Samedi 23 octobre 2010 6 23 /10 /Oct /2010 20:00

PS: En France nous manquons d'essence et à Haïti ils ont le choléra; heureusement que nous avons toutes nos ONG sur place car sinon ils auraient peut-être la peste!

 

 

Réformer ! Oui, mais pour quoi faire ?

Littré définissait ainsi le substantif « réforme » : Changement, en bien, par rapport aux mœurs, mais aussi, action de ramener à l’ancienne forme ou de donner une forme meilleure ; Larousse corrigé jusqu’à nos jours donne la définition suivante : « Changement important, radical, en vue d’une amélioration » ; mr Sarkozy, pour sa part, serait plutôt dans la version suivante :  Changement très important, en vue d’une amélioration pour les plus riches et d’un déni de justice vis-à-vis des autres, tous les autres.

 

Pour se persuader que les réformes du président de la république sont des effets d’annonces et des actes rétrogrades destinés à favoriser une petite minorité de nantis au détriment d’une multitude de travailleurs, il est instructif de faire le bilan des « réformes » réalisées

-         Bouclier fiscal : il n’est plus nécessaire de dire l’injustice qu’il représentait car le président lui-même en convient après des années d’autisme,

-         Heures supplémentaires exonérées de charges sociales : coût exorbitant pour les finances publiques,

-         TVA à 5,5% pour la restauration : peu ou pas de baisse sur les menus et très peu d’emplois créés,

      -    Agriculture et pêche ; sur 15 promesses, 2 tenues et des milliers de litres déversés dans les rues, un plan d’urgence, pas de politique à long terme et deux ministres,

      -     Plan Espoir Banlieues : sur 51 promesses, 4 tenues dont la nomination de Yazid Sabeg commissaire à la Diversité et à l’Egalité des chances qui concourt à la mise en avant du communautarisme, et la nomination de 175 délégués de préfets,

      -     Réforme du Lycée et du collège : moins de professeurs, des stagiaires non formés et deux ministres en trois ans,

      -      Recherche, hôpital, justice : tous les personnels dans la rue,

      -     Reprise en main de l’audiovisuel public : nomination par le président des directeurs des chaînes,

      -    Fusion de l’ANPE et l’ASSEDIC, bonjour la galère et aucune amélioration dans le traitement du chômage,

 

Stop ! J’en ai assez de cette énumération à la Prévert, la poésie en moins et, pour simplifier sans dénaturer mon propos ni l’action du président, je dirai que, dans presque toutes ces actions, le but poursuivi, idéologique et commercial, est le « détricotage » du système social à la française et le rabotage pour ne pas dire l’élimination de tous les acquis sociaux.

L’argument massue, que nous entendons rebattu jusqu’à l’écœurement, celui que l’on nous renvoie sans cesse : « regardez donc en Allemagne, en Suède, en Espagne… »Me rappelle les belles années de la guerre froide où l’on nous faisait « prendre le train pour Moscou » ! Une bonne fois pour toutes, nous n’avons rien à faire du système allemand, des socialistes espagnols ou des engliches, nous sommes en France, souhaitons y rester et je n’ai pas envie de ressembler à nos voisins surtout, surtout, quand il s’agit de nous les donner en exemple pour nous faire accepter les dénis de justice sociale. Je remarque que lorsque nous prenons le train c’est toujours pour nous faire remarquer qu’ailleurs ils sont plus mal lotis comme si ayant une angine et mon malheureux voisin le cancer du poumon, je devais faire le nécessaire pour aggraver mon cas et le rejoindre dans sa détresse.

 

Concernant la réforme des retraites qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la justice j’ajoute que les progrès techniques, qui enrichissent les riches et appauvrissent les pauvres en les faisant plus travailler, peuvent être rangés, au même titre que la traite des noirs dans le palmarès des iniquités humaines.

   

 

Par C
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Nouvelles et récits

 

1- Croisière dans les îles Maldives sur le Gurahali.

2-Voyage à Ceylan.

3-Mise à l'index.

4-Tranche de vie.

5-Leurs mains vont à leur rencontre.

6-Légende rose sur la Volga.

7-Croisière sur le Danube.

8-Un mort en vaut un autre.

 

 

1- Croisière dans les îles Maldives sur le Gurahali.

 

Cher ami,

 

Nous avons mis le pied sur le sol anglais, nous le fîmes par le biais des airs et, ainsi, nous le dominâmes avant de le fouler.

 

L’aéroport Nord de Gatwick, où nous atterrissons, est en travaux. Ce ne sont qu’entrelacs de poutres sur lesquelles s’accrochent des silhouettes orange ; du bruit et la fureur du brouhaha industrieux.

Nous sortons dans la circulation où, automobiles et bus crachent leur marée humaine devant les pavillons assoupis sous un ciel printanier et puis, au bout d’une équipée en bus qui s’éternise, un vieux portail en bois noirci qui s’abrite sous une toiture vermoulue et moussue. La lèpre de l’humidité suinte sur le portique qui donne accès à un petit cimetière.

 

Sous les cyprès bouffis que dominent quelques chênes centenaires, les pierres tombales déhanchées, penchées se sont couvertes au fil des ans d’une grisaille qui rejette les noms des défunts dans un passé impalpable.

 

Vestiges immobiles, derniers témoins de vies laborieuses. Intrusion funeste dans l’intimité de ces gisants qui balisent ce pré voué au souvenir et que nous traversons, bruyants et irrespectueux vivants. Des frondaisons humides descend cependant une indicible sérénité qui fait, de ce lieu propice au recueillement, un endroit où semble résonner une sonate du Trio Settecento dominé par le lancinant violoncelle et la viole lente.

 

Est-ce l’atmosphère particulière du lieu, son intemporalité au milieu de l’environnement industrieux dédié à la vie moderne trépidante, mais, je vois comme dans un ralenti cinématographique, la longue file des amis qui s’étire devant moi, leurs vêtements qui semblent flotter, les têtes qui dodelinent et les éclats de voix surréalistes rayant l’atmosphère qui s’alourdit.

Puis, au débouché du petit mur d’enceinte, le réel qui, de nouveau, nous agresse et nous ravi sous sa forme la plus surprenante, la plus inattendue : une odeur, une image ; on se croirait presque en lieu de connaissance ; la façade qui barre mon horizon, je la reconnais, c’est celle des contes de fées de mon enfance.

Par la porte basse ne peuvent entrer que les sept nains et de la fenêtre à petits carreaux qu’égayent de petits rideaux de vichy rose, la sorcière tend la pomme à Blanche-Neige.

 

Duck ou groose ! Entrons dans l’antre du pub sombre. L’atmosphère y est sirupeuse ; est-ce la présence du bois partout, au plafond, contre les murs, au bar, dans la cheminée, est-ce la rareté de la lumière qui s’arrête aux fenêtres ou aux bouffées d’air qui ne rentrent que lorsque le passant pousse la petite issue mais le pub garde son mystère, hésite à lever le voile sur ses richesses. Faut-il le mieux connaître pour mieux l’apprécier, pénétrer son intimité pour mieux se l’approprier?

 

Au premier étage, après voir franchi, tête baissée, une porte basse, comme en une prière pour que les lieux nous agréent, le pub livre un peu de sa vérité : deux marches plus bas, voici trois tables dans une salle qui eût pu être enfumée à condition que nous soyons de vieux habitués, la trogne rouge d’avoir englouti force pintes de bière. Nous prenons place avec quelque gravité même si, les éclats de voix cachent difficilement la surprise de cet improbable lieu à la sortie du tentaculaire aéroport. La chair est faible mais le cœur y est ; sans s’appesantir sur la modestie du lieu et sur la chaleur qu’il est prêt à partager et susciter, les langues se délient : nous sommes réunis pour une cène païenne ; onze nous sommes alors que nous devrions être treize à sacrifier au partage du pain et du vin mais c’est à l’agneau et à la saucisse arrosés de bières blondes et brunes qui nous avons décidé de faire un sort.

 

Prenons tout juste le temps de sacrifier aux sacro saintes photos souvenirs et faisons honneur à nos assiettes fumantes, à nos pintes mordorées et aux conversations amicales. Agapes simples mais savoureuses que chacun apprécie à son aise sous la férule d’Edwige puisque Jean, rassuré sur son choix du lieu regarde les convives comme une poule sa couvée.

 

Repus et satisfaits, nous quittons l’ombre protectrice du pub pour nous retrouver, de nouveau, dans la vie trépidante où nous attend la brutale réalité (Attention ! Ici on roule à gauche et, pour traverser, le Français doit d’abord regarder sur sa droite pour ne pas se faire écraser : à Trafalgar et à Waterloo, n’avons-nous pas été défaits par l’Anglais pour avoir ignoré cette évidence? By joye!)

 

Nous sacrifions, de nouveau, au cérémonial de l’embarquement ; l’avion pour Malé ne va pas tarder à prendre son envol et c’est déjà une autre histoire qui commence!

 

A demain. Aux Maldives, à l’autre bout du monde!

 

 

SAMEDI 22 JANVIER,

 

Cher toi,

 

Good bye London, Salam alekum Malé.

 

La nature est résistante à l’infini et quasi éternelle en sa matière mais ce qui nous importe, pauvres mortels, c’est qu’elle est fragile dans sa forme et précaire.

Ces îles Maldiviennes où nous venons tout juste de prendre pied, par leur statut géographique qui en fait un des lieux les plus menacés par le réchauffement de la planète eu égard à leur faible altitude, ce qui est déjà une forme d’ironie quand on parle du sommet le plus haut de ces îles qui doit avoisiner les soixante mètres, et si l’on en croit les climatologues, sont en danger de disparaître ; et cependant, cette nature a montré sa résistance et en a déjà apporté la preuve plusieurs fois dans l’histoire géologique de la Terre en renaissant, chaque fois de ses cendres.

 

J’ai l’espoir raisonnable de retrouver des lagons ressuscités après la destruction opérée par El Nino en 1998 et qui avait semé la désolation parmi les coraux fragiles et cependant résistants! Une espèce vivante capable de se grandir de dix centimètres par an et ceci indéfiniment, est l’exemple même de la quasi éternité de la matière. J’entends notre ami Jean, que le sujet passionne plus que moi, s’inviter dans la discussion et nous apporter ses lumières et ses convictions.

 

Sur le Gurahali, une coque à l’allure de voilier, la petite troupe installe ses habitudes. Un équipage jeune de locaux et un chef en cuisine d’origine indienne sont tout à notre service, un couple de plongeurs émérites dont la jeunesse le dispute à l’enthousiasme complète l’équipe.

 

Du pont, je vois la mer et son grand frisson de vagues. En portant mon regard vers le large, je vois l’œuvre d’art qui plait à mes yeux et attriste mon cœur.

La durée est essentielle à l’œuvre d’art, plus l’œuvre d’art donne le sentiment d’être durable et plus grand paraît l’artiste, c’est notre suprême recours du cœur contre l’éphémère. Voltaire et d’autres avec lui y décelait un grand horloger qui garderait, indéfiniment, le bon ordonnancement de l’horloge, moi, j’y vois ma finitude.

 

Après une courte navigation qui nous permit d’apprécier, déjà, les performances du Gurahali, nous avons largué les amarres et avons mouillé à la frontière du lagon de Malé Nord

Nous avons eu, prétextant l’arbitrage vidéo dans le sport, une discussion sur les tricheurs ce qui nous rattachait, encore un peu, à la vie que nous venions de quitter, mais nous sommes restés sur le plan sportif ; plus généralement je dirais que si l’Homme parfait n’existe pas, le tricheur à encore de belles années devant lui ; n’est-ce-pas la raison même de sa survie d’abord et de sa perte peut-être ? Beau sujet de conversation, de conservation même, mais que nous laisserons pour un autre jour.

 

Nous avons pris contact, Cécile et moi, avec l’élément liquide. Tiède! Pas la prise de contact, non, mais l’eau. Une mer un peu formée ne nous a pas encouragés à poursuivre l’expérience trop longtemps ; est-ce le décalage horaire, l’apathie qui saisit le voyageur descendant de l’avion après douze heures de vol, mais ce qui est sûr c’est la tendance à garder la position allongée que tu privilégies.

 

Après quarante-cinq minutes de navigation, nous avons mouillé dans l’atoll de Malé Sud, au lieu dit Laguna Beach.

Un dîner sous la lumière parcimonieuse des feux de position sur la plage arrière du bateau, une plongée dans les entrailles d’i celui et, de nouveau, la position allongée pour une nuit que nous souhaitons réparatrice.

 

A demain, mon très cher ami, nous ferons voile vers le sud.

 

DIMANCHE 23 JANVIER, sur l’atoll de Malé sud.

 

Sous un ciel chargé de nuages menaçants, au sud de Malé, se dresse la petite île blanche. Non l’expression est inexacte, une montagne se dresse, un obstacle peut aussi se dresser sur ma route ; là, l’île ne représente pas un obstacle mais plus exactement un port, un havre, un instant de quiétude après une traversée un peu agitée.

 

Le staccato de la chaîne qui accompagne l’ancre s’amplifie et ne cesse que lorsque le crochet de fonte s’allonge au fond de l’eau. Sur le pont chacun s’active et se prépare pour la deuxième sortie de la journée. Lâché sur la minuscule plage de sable blanc, le groupe s’immerge à la suite d’une raie manta qui patrouillait paisiblement dans les parages. Que cherche t on dans cette quête au milieu des coraux encore mutilés par El Nino, ce courant chaud qui fut funeste aux coraux maldiviens ? Une part de rêve, de l’aventure domestique, le plaisir simple du voyeur qui observe la vie comme elle est, sans artifice et pourtant si diverse et variée ?

 

Il faut prendre son temps pour organiser le spectacle de la nature, pour passer de l’observation quasi scientifique au plaisir absolu des couleurs et des formes, pour ne pas oublier de respecter le milieu, nous qui sommes les intrus de ce monde liquide si fragile, si vaste et si mystérieux.

Prendre le temps, par exemple, de s’arrêter devant un sculpture naturelle évoquant un grand saladier turquoise, ou au-dessus d’un bénitier aux lèvres pulpeuses et veloutées dont le baiser peut se révéler mortel pour l’imprudent frôleur de lèvres ; prendre le temps de creuser un peu plus l’ombre du minéral d’où sourdent deux longues antennes évanescentes et fragiles et, peut-être, pour une fois, une fois seulement, rompre l’accord avec la nature et agacer les pointes des antennes provoquant, instantanément, leur retrait et la disparition, au plus profond de son repaire, de la jeune langouste.

 

Bon nombre de tours et de détours que font les hôtes de ces lieux éclairés, par intervalles, d’un rayon de soleil qui joue avec les nuages, sont les préparatifs rituels de la recherche de nourriture ; et ce ballet est beaucoup d’alégria ; je n’oublie pas cependant que c’est l’occupation principale et vitale des tous ces poissons qui sont, tour à tour, prédateurs et victimes.

 

De retour au bateau, la vie s’organise autour de la table ; que ce soit pour prendre une collation après l’effort, pour déguster ensemble les plats locaux épicés préparés à notre intention par le chef dans une cambuse étroite et étouffante loin des installations pompeuses des restaurants étoilés, pour jouer aux cartes ou pour palabrer, lire quelquefois, vivre plaisamment, toujours.

 

Le microcosme s’invente des attitudes, on se rassemble, on s’isole, on s’évite et on se retrouve, la nuit tombée et la fatigue aidant dans la coursive pour regagner sa cabine ; je te parlerai, un de ces jours de notre cabine, pour l’instant, permets que je rejoigne dans notre couche une Cécile qui ne m »a pas attendu pour tomber dans les bras de Morphée. Je ne suis pas jaloux, juste un peu fatigué et je te souhaite une bonne journée car, s’il est vingt-deux heures trente pour moi, il n’est que dix-huit heures trente pour toi.

 

Mouillage nocturne, en pleine mer à Vachugiri après une pause pour le déjeuner à Véligandu. Nous avons changé d’atoll.

Le ciel t’aie en sa bonne garde et à demain ; je vais me repasser le film de la journée c’est un rite auquel je sacrifie de plus en plus souvent pour aiguiser ma mémoire. Adieu donc!

   

Mon ami, c’est LUNDI 24 JANVIER et nous sommes sur l’atoll de Vaavu.

 

Une fois de plus le dieu jaune est mort et la mer fut son sépulcre ; elle luit encore de l’embrasement suprême du dieu Râ ; elle va encore miroiter quelques instants, le temps que la nuit vole la vedette au crépuscule.

 

Il traîne encore un reflet de cuivre sur la vague qui s’éteint. Les nuages ont enseveli l’horizon sous un voile de cendres et le vent qui nous poursuit depuis ce matin n’abdique pas.

 

Nous arrivons d’une promenade dans l’île de Félidhoo car si le monde sous-marin captive notre attention pendant la plus grande partie de la journée, nous ne restons pas insensibles à la vie sur terre et au milieu de ce désert liquide des humains naissent, aiment, travaillent et meurent comme dans n’importe quelle partie du monde.

 

Dans le petit village, les rues perpendiculaires quadrillent la presque totalité de l’île; tu marches entre des murs peints de couleurs vives et pastels qui adoucissent les verts éclatants qui tombent des troncs des cocotiers ou qui couronnent les bananiers. Pas d’odeur d’amade amère de la mèche qui brûle dans l’huile de coco mais un effluve de gasoil qui alimente en permanence la centrale électrique dont le ronron ininterrompu des groupes électrogènes accompagne la vie des îliens. Ici les femmes et les fillettes ont des foulards qui leur couvre la tête et les épaules et leur corps est emprisonné dans de longues tuniques qui recouvrent des pantalons et sais-tu, mon ami, que cela m’a paru encore plus déplacé que sur la Canebière ou à Saint-Denis à cause de la forte chaleur, mais, peut-être, n’est-ce qu’une question d’habitude.

 

Nous n’avons pas trouvé un accueil chaleureux dans ce petit village sauf, peut-être, dans le regard de quelques femmes une lueur d’amusement ou de reconnaissance quand les yeux de l’une croisaient ceux de Cécile et dans le sourire des enfants.

 

Dans une cour, sous un arbre à pain, un jeune père tondait le crâne de son jeune garçon et nos regards se sont croisés; je violais, bien involontairement une scène intime de la vie courante et ces mêmes hommes qui cachent leurs femmes aux regards étrangers n’ont aucune pudeur ; j’en pris conscience dans le regard sombre de l’enfant recroquevillé sous l’agressante tondeuse ; aussitôt j’ôtais ma casquette et découvris mon crâne rasé et dis, spontanément et un peu naïvement, à l’adresse de l’enfant dont le sourire éclaira le visage sombre : « tu vois, comme moi, moi aussi ; je fus récompensé par le doigt qu’il tendit vers moi en s’adressant à son père en riant.

 

Peut-être se moquait-il de ce touriste curieux qui plongeait son regard dans son intimité mais qu’importe, j’avais eu l’impression, après cette incursion dans la vie de ces gens qui m’avait mis mal à l’aise, d’avoir captivé quelques secondes l’intérêt de cet enfant et, pour moi, c’était l’essentiel.

 

Bonne nuit de Felidhoo.

 

MARDI 25 JANVIER,

 

Mon très cher ami,

 

Navigation matinale vers le sud de l’atoll, en direction de Rakeedhoo.

 

Après un petit déjeuner copieux, nos gladiateurs modernes sont entrés véritablement dans l’arène ; ils se sont livrés devant nos yeux au rite du harnachement et ont disparu dans un bouillonnement de bulles. La mer les a engloutis, tritons ambitieux, conquérants de l’inutile. Ils auront de beaux souvenirs et d’improbables conquêtes à raconter à un public ébahi mais pas forcément dupe.

 

Jean-Pierre, imperturbable lanceur d’hameçon, prélève son dû : un mérou, hier soir, d’autres nombreuses pièces ce soir; il initie Georgette; à qui le tour?

 

L’ineffable bonheur de la découverte bute souvent sur l’habitude, mais ici, dans ce monde du silence, nulle règle, aucune prémisse, pas de préalable au spectacle de la nature ; mais l’homme est ainsi fait qu’il ne se satisfait pas du bonheur simple, il faut qu’il prouve sa virilité jusque, parfois, au mépris de sa vie et toujours dans un souci de dépassement de soi.

 

La force est la seule loi réelle et en dépit de tout elle s’impose. Y voit-on la seule destinée de l’homme qui n’a d’idée que celle de dominer le monde? Ce n’est pas le monde que j’explore qui m’en donnera un contre exemple car, ici, la chaîne alimentaire privilégie la force et c’est toujours le plus gros qui mange le petit. Cependant, ces petits emploient la ruse contre la force brutale, cela leur permet, en passant inaperçus de tromper le prédateur nullement de lui rendre la pareille.

 

La mer pousse dans ces paumes largement ouvertes des forêts de symboles, algues émeraude, pousses lapis lazulis, baignoires d’ambres où s’abrite des milliers d’espèces de poissons aux couleurs vives. La boue féconde de l’origine du monde se transforme à loisir en concrétions savantes, en arbustes accueillants le mystère du grand bleu.

 

Nous reprenons la navigation, quittons l’atoll de Vavu pour celui, plus au sud de Mulakatholhu et mouillons devant l’île de Fenboa.

Aujourd’hui est le premier jour de ma soixante-huitième année. Mais ici, je retrouve une certaine jeunesse et je t’assure que ce n’est pas une figure de rhétorique, je me sens en pleine forme.

 

Bonne nuit et à plus comme disent les jeun’s !

 

MERCREDI 26 JANVIER,

 

Mon bon ami,

 

Hier j’ai eu soixante-huit ans!

 

Dans la rêverie somptueuse du couchant, je l’admire, je l'épie. Je la contemple sans qu’elle en soit consciente et cependant elle tourne vers moi son regard et je lis dans ses yeux la profondeur marine, la pureté de son amour et cette confiance qui m’abîme car je redoute tant de ne l’aimer pas assez où, ce qui serait funeste, de l‘aimer mal.

Tu as bien compris que je parlais de ma chère Cécile mais cela pourrait aussi s’appliquer à la mer qui me berce pendant que j’écris ces lignes sur le pont supérieur de notre bateau.

 

Crépuscule venteux, en cette fin de journée, mais toujours cette lumière claire et ces nuées de cendres qui cachent le soleil. Encore une journée qui s’éloigne et celle-ci fut particulière pour moi.

 

Elle a commencé par des témoignages d’amitié qui sont toujours quoiqu’on s’en défende, très émouvants ; après les signes d’affection d’Espérance qui me souhaita au moins trois fois mon anniversaire de peur, sans doute, de l’oublier, Annie organisa la claque et j’eus droit au happy birthday d’une tablée joyeuse ; bien sûr j’en fus touché même si on ne peut faire le tri entre la spontanéité et les convenances mais, je ne suis pas là pour faire la balance entre les bonnes intentions et l’enthousiasme, je consens, pour une fois, à faire confiance aveugle à la vie et me laisser porter sur la vague de l’indolence ; il y a du bonheur à ouvrir les vannes de son cœur et fermer les herses de la raison.

 

La vie sur le bateau prend son rythme de croisière, c’est-à-dire qu’elle intègre les attentes, les désirs de chacun et s’organise autour d’activités répétitives et, sans cesse, renouvelées. Les plongeurs plongent, les nageurs nagent et le temps passe scandé par la cloche qui appelle, régulièrement, aux agapes.

 

Pour le repas du soir, l’équipage a mis les petits plats dans les grands et nous dégustâmes, en entrée, les vivaneaux que nos amis Georgette et Jean-Pierre avaient pêchés les jours précédents. A la fin du repas, les lumières s’éteignirent et sur le vaisseau fantôme, la cérémonie païenne put commencer. L’équipage au complet suivait le chef cuistot qui portait un gâteau dont les flammes vacillantes huit bougies éclairèrent, un instant, l’obscure connivence. Le chef tint à couper un morceau du gâteau après que jeus soufflé les deux bougies encore tremblotantes qui parvinrent, malgré le vent, et dans l’abri provisoire des mains de Claude, à briller. Il le partagea avec moi et avec Cécile avec timidité et je me prêtais à ce simulacre de partage du pain comme les disciples du Christ car il me sembla, à cet instant, que ce petit bonhomme du bout du monde qui ne me connaissait pas, venait de sceller, avec moi, un pacte qui me rappela, en un flash, ce beau film de ma jeunesse et qui s’intitulait « Si tous les gars du monde… » ; je rentrais dans l’inimité de cet Indien comme il rentrait par effraction dans la nôtre, subrepticement, à la manière de ces sages haïkus qui prônent la non-violence.

 

Permets mon ami de garder secret ce qui se passa ensuite dans l’intimité de notre cabine même si le seul fait d’en évoquer l’idée suffit à le faire partager, au moins dans la fantasmagorie humaine qui n’a de limites que notre cerveau.

 

Saches, mon cher ami, que je suis heureux, participes à ce moment de grâce qui rend la vie sur Terre si belle et irremplaçable.

A demain.

 

Je reprends, un instant, me lettre car je ne t’ai pas assez parlé de cet îlot paradisiaque qui sourd de l’onde à quelques brasses de notre bateau.

Te souviens-tu de ce ressenti qui me faisait penser et écrire que la Terre poussait, dans ses paumes grandes ouvertes, les merveilles de la nature? He bien, voilà un exemple parfait de ce que je voulais dire : jailli des profondeurs de la mer, crevant la surface bleue du lagon, tel le dos d’un mammifère marin gigantesque, le sable blanc couronné d’arbustes vert tendre et jaune, s’allonge sur l’onde.

 

L’île déserte! Celle de nos rêves, l’une de celles où chacun s’imagine Robinson, où tous se croient les maîtres du monde, car le regard se perd dans l’infini azur du ciel et du bleu profond de la mer, sans obstacle, sans parasite, sans limite. Te souviens-tu quand, enfant, nous nous prenions pour Robinson Crusoë et que nous nous demandions ce que nous emporterions de plus précieux sur notre île déserte ? C’était une occasion, pour nous, de nous demander, déjà, ce qui nous semblait le plus important et le plus vital à un âge où nous ne savions encore rien de la vie et de ses pièges et je me souviens de nos réponses : un bon livre, un bon disque, pour certains un fusil, pour d’autres de la nourriture chacun y allant de ses préférences n’imaginant pas que nous n’en reviendrions jamais ; et aujourd’hui, qu’emmènerions-nous ? Si je ne devais emmener qu’une seule chose, je demanderai à Cécile de m’y suivre sans rien, tous nus, car quel plus bel endroit pour partager ensemble notre couche pour l’éternité?

 

Mon ami, ne crois pas que je sois triste, mais j’ai soixante-huit ans, et Cécile est ma jeunesse !

 

 

JEUDI 27 JANVIER

 

Mon ami,

 

J’ai rencontré la société idéale! Une petite île baptisée Dhiggaru.

Une population raisonnée sur un territoire limité et tu vois aussitôt où se situent les problèmes. Une telle société ne peut exister que dans la décroissance et si les conflits de voisinage peuvent être évités on n’est pas à l’abri d’une guerre de conquête ; la vie en autarcie nécessite une maîtrise parfaite du contrôle des naissances et une gestion de l’espace qui satisfasse à l’autonomie alimentaire ; l’isolement ne met pas à l’abri d’abus de pouvoir exercé par un ou plusieurs individus s’appuyant sur des croyances…

 

J’ai donc, plutôt, imaginé la société utopique, celle qui ne vit que dans mon impatience, ma soif d’absolu.

Les déplacements sur l’île sont réduits à l’utilisation de la brouette, la culture, à la nourriture de base excluant tout ce qui ne peut pousser sur l’île, l’élevage, à des animaux acceptant les farines de poissons seule matière première inépuisable, la pêche restant la principale activité vivrière.

Point de centrale électrique thermique fonctionnant au fuel importé mais une éolienne d’envergure pour les centres de conservation garantissant à la population une nourriture saine. Et aussitôt tu entrevois les limites d’une telle vie, ce sont les problèmes de santé, d’éducation et de culture. Peut-on imaginer une civilisation qui ne créerait pas, une population qui ne partagerait pas des connaissances, des humains qui attendraient, avec résignation, la maladie et la mort ?

 

J’ai donc, en définitive, rencontré la société de l’impossible, la seule qui puisse sauver une partie de l’humanité mais que personne n’envisage avec quelque sérieux. Les actualités terrestres en sont l’implacable preuve.

 

Revenons à notre croisière et ses péripéties journalières.

Il faut relater, au jour le jour, nos aventures car bien qu’elles suivent, tous les jours, un canevas assez rigide, le résultat est toujours différent, les sensations toujours fortes, l’émotion sans cesse présente.

 

Ainsi, cet après-midi, arpentant le sable sous trente centimètres d’eau, nous reçûmes la visite d’une raie pastenague qui slaloma entre nous, dérangée dans son repaire côtier ; de même, ce matin nous pûmes suivre, quelques instants, une tortue affable qui gardait, entre elle et nous, une distance de sécurité qui la mettait à l’abri de manœuvres intempestives et d’ailleurs, il me semble que chaque poisson, ou plutôt chaque espèce a sa propre tolérance à la promiscuité et ce qui semble acceptable pour certains, représente pour d’autres la côte d’alerte.

 

Hier je me suis fait reprocher par quelques unes de nos amies de ne t’avoir pas parlé d’une péripétie qui mit fin à la sortie palmes-masque-tuba de l’après-midi. Je réparerai donc en te la narrant en quelques lignes. L’exploration s’achevait pour le groupe au bout de la barrière de corail matérialisé par une balise ; il s’agissait d’un poteau fixé dans un gros bidon qui avait dû servir au stockage de cent litres de fuel, rempli de béton. Le poteau dépassait la surface d’environ deux mètres et était surmonté d’une lanterne. Pour attendre l’annexe de notre bateau qui devait les récupérer, quelques-uns d’entre nous s’y collèrent comme les moules à leur bouchot ; ce fut l’occasion d’un fou rire partagé auquel je ne participais pas, occupé à faire des photos sous-marines sous le contrôle attentif d’une Cécile un peu inquiète de me voir tournoyer, disparaître, resurgir de-ci, de-là, dans de grands bouillonnement de bulles.

 

La météo n’est pas favorable ; nous subissons des grains consécutifs, de plus en plus longs et, même s’ils n’ont pas entamé notre bonne humeur, ils ont failli mettre en danger ce qui doit être un très bon moment de notre croisière ; l’équipage a choisi de nous servir le dîner sur l’île mais voilà l’opération fort compromise par la météo, après des préparatifs qui ont demandé beaucoup d’allers-retours du bateau à l’île pour préparer le festin, et beaucoup de feintes pour nous en cacher le projet.

 

La pluie chaude ne cesse de tomber et c’est le grain de sable de cette journée un peu particulière. Je viens, peut-être, de voir passer une goutte de pluie qui prit naissance dans notre Provence et qui retourne à la mer après son long voyage. Tu vois que la bonne humeur ne nous quitte pas, la preuve mes amis trinquent et le carré sent l’anis ; et, moi, je te quitte pour ce soir. Je te raconterai demain, notre soirée sur l’île.

 

Que la brise marine t’emporte mes rêves pour que tu partages avec moi ces moments de grâce.

 

A demain mon ami.

 

VENDREDI 28 JANVIER, au matin

 

Bonjour mon ami,

 

Par cinq brasses sous les eaux

Ton père étendu sommeille,

De ses os naît le corail,

De ses yeux naissent les perles

 

Je ne me flatte pas, si peu que se puisse être, d’être un fin connaisseur de Shakespeare et ne me cache pas de le mal connaître même si je considère qu’il est, avec Victor Hugo, le plus grand poète de tous les temps.

 

Tu te poses déjà la question, mon ami, de savoir où je veux en venir et par quels itinéraires étranges je souhaite t’emmener dans mon univers allégorique ; tu vas comprendre et apprendre ce qui nous est arrivé, hier, passé un crépuscule où je terminais ma lettre sur des conditions météorologiques qui n’encourageaient pas à tenter une quelconque aventure.

 

C’est cependant ce que décidèrent l’équipage et Sébastien notre maître es plongée. Préparée dans le plus grand secret au vu et au su de tous ceux qui étaient présents sur le pont et qui assistèrent aux va et vient des matelots entre le bateau et l’île, la soirée devait nous inviter à dîner sur la plage.

 

La première partie qui consista à nous transborder du bateau à l’île s’effectua dans une évidente euphorie bien compréhensible quand tout le monde eut compris le but de la manœuvre. Nous appréciâmes l’accueil des deux îliens et de l’équipage qui avaient balisé la plage de flambeaux constitués d’une bougie plantée dans une bouteille en plastique qui en protégeait la flamme ; nous empruntâmes ce chemin de lumière qui nous conduisit sur le lieu des agapes où un buffet dressé à notre intention recelait les mets les plus alléchants et, parmi eux un poisson de grande taille que Georgette et Jean-Pierre s’étaient mis à deux à extraire de son milieu naturel victime de sa voracité.

 

Le festin pouvait débuter et nous fîmes honneur aux mets sous l’œil attentif du cuisinier et de ses aides.

Le lagon était illuminé, par intervalles, d’éclairs célestes ce qui fit dire à Jean que Dieu lui-même avait dû s’inviter aux ripailles.

Quand bien même ce feu d’artifice eût ajouté à la magie des lieux, quelques convives commencèrent à se poser la question de notre retour au bateau mais, sans dramatiser la situation car, abrités par une paillote, la situation nous paraissait confortable, languissante et sereine ; ce n’est qu’aux première gouttes d’un nouveau grain que l’inquiétude raisonnée fit place au calme qui accompagnait le bien être d’une digestion déjà entamée.

 

Le signal du départ fut donné et le chaos succéda au calme.

L’embarquement, sur le bateau pneumatique, dans une mer bien formée s’effectua sous les cris et les rires ; puis l’esquif chargé de ses quinze passagers fut lancé à l’assaut des vagues par le téméraire pilote et là, les vagues furieuses, agacées par l’hélice qui s’imaginait les soumettre en imposant sa force hélicoïdale, se ruèrent impétueusement sur la coque fragile et la drossèrent sur le ponton. Malgré les rugissements du moteur et les manœuvres désordonnées du pilote qui avait perdu la maîtrise de la situation, le centaure ne put sortir vainqueur du combat singulier qu’il livrait à la mer déchaînée. Mais je tiens à te rassurer très vite. Bien que le seul fait que je te relate cette aventure tout en te faisant prendre conscience de la sévérité de la situation soit déjà la preuve que nous nous en sortîmes sans dommage, tu auras compris que nous ne connûmes pas une fin aussi funeste que les pauvres naufragés de La Méduse comme Sébastien qualifia, une fois au port notre embarcation blessée.

   

Nous dûmes cependant, après une avarie qui rendit la conduite du pneumatique impossible, débarquer en catastrophe sous une pluie diluvienne dans la plus totale obscurité et dans des bourrasques de vent ébouriffantes.

Le ponton branlant qui, quelques heures auparavant était donné comme une structure ne pouvant accepter, sans danger, une ou deux personnes, se vit envahir, par la force des événements, par une troupe aveuglée et titubante.

 

Trempés, un peu inquiets nous nous réfugiâmes sous l’abri rassurant de la paillote pendant que les éléments vainqueurs ne cachaient par leur grande joie en hurlant dans les branches, en tonnant dans le ciel, en giflant les piliers en béton du ponton.

 

Tourmentés, déchaînés, impétueux, les éléments nous raillaient, nous narguaient et nous tenaient prisonniers dans cette île dont nous avions fait, quelques heures auparavant, un havre de paix et un lieu de détente.

 

Je ne ferai pas durer, plus avant, le suspense et en deux voyages sous les piques acérées de l’orage équatorial, nous regagnâmes le Gurahali !

Tu comprends maintenant la raison de l’extrait de The Tempest que j’ai mis en exergue et que, l’éminent respect que j’ai pour son auteur m’engage à compléter pour en apprécier toute la saveur :

 

Par cinq brasses sous les eaux

Ton père étendu sommeille,

De ses os naît le corail,

De ses yeux naissent les perles

Rien de chez lui de périssable

Que le flot marin ne change

En tel ou tel faste étrange.

 

Cette soirée qui eût pu être fastueuse mais qui fut, un peu gâchée par les conditions difficiles du retour, restera malgré cela un souvenir inoubliable que nous prendrons plaisir à raconter, à enjoliver peut-être, à idéaliser et magnifier sûrement. Oserais-je t’avouer, cependant, qu’avec le recul de la nuit, je nous trouve très irresponsables d’avoir bravé ainsi les éléments ? En effet, je me reproche de n’être pas intervenu plus énergiquement auprès de Sébastien qui prit la décision de nous ramener sous le déluge ; nous avons été d’une légèreté coupable et ceci d’autant plus que nous n’étions pas sur une île déserte et que nous avions la possibilité d’attendre la fin du grain assez confortablement.

 

Nous avons quitté l’atoll de Mulakatholu, fait le tour d’un atoll situé à sa pointe nord et sommes revenus sur Vaavu Atool ! A Ambara, précisément.

 

Je te laisse pour cette nuit que je nous souhaite réparatrice et pas trop peuplée de rêves de naufrages et de rêves engloutis.

 

A demain, mon ami.

  

VENDREDI 28 JANVIER, au crépuscule sur l’atoll d’Ari.

 

Mon ami,

 

Journée de semi repos, nos ennemis héréditaires anglo-saxons diraient qu’ils firent un break ! En effet, la plus grande partie des activités fut de naviguer pour rejoindre l’atoll d’Ari puisque nous avons entamé, ce matin, notre remontée vers le nord.

 

Après une sortie palmes, masque, tuba au large de Maamigili à l’entrée de la passe à la rencontre du requin baleine (t’avouerai-je, mon ami, que je dois être le seul à n’avoir pas aperçu le monstre marin qu i, pour moi, a la même épaisseur que celui du Loch Ness qui en est l’homologue d’eau douce ; de nombreux bateaux étaient là à sillonner l’endroit où se tient, apparemment, le monstre marin ! Cela faisait plutôt penser à un coin de Floride plutôt qu’à un coin des Maldives et la poursuite, dans le plus grand aquarium du monde, de l’ombre du squale ne m’a, ni échauffé l’esprit ni rendu amer de ne l’avoir pas vu !).

 

Je dois à la vérité de dire que d’autres peuvent attester de son existence mais le fait que tous l’aient vu et en décrivent la taille, la couleur et le nombre de tâches me ramène trente ans en arrière lorsque nous passions des heures devant le loch pour guetter une ondulation reptilienne que nous ne vîmes jamais.

 

C’est l’attraction du coin et un P.A.C, que la curiosité somme toute naturelle vis-à-vis de ces animaux placides que le septième art diabolise dans des films catastrophes, qui alimentent les fantasmes de tous ceux qu’un frisson fait se penser vivants, Je fais, cependant, la différence entre le voyeurisme de touristes recouverts de crème solaire juchés sur le pont-soleil d’un bateau promenade passant et repassant plusieurs fois pour pouvoir dire qu’ils l’ont vu comme d’autres disent « j’y étais » et les courageux qui se mettent à l’eau pour aller rencontrer dans son élément, chez lui en quelque sorte, le fabuleux animal qui impressionne. C’est une forme de respect d’aller à sa rencontre dans les lieux où il a choisi de vivre.

 

Pour terminer la journée nous fîmes deux groupes qui explorèrent une « patate » au milieu du lagon et je vis, au-dessous de moi, ma probité en témoigne, d’étranges silhouettes à forme humaine dégageant force bulles qui dérivaient et traquaient, pacifiquement, la moindre proie. A leur tableau de chasse respectueuse, une tortue, des langoustes, des poissons de toutes sortes et beaucoup de plaisir partagé.

 

On a mouillé en plein mer, à Matirangali et nous sommes au centre du monde ; au moins jusqu’à demain, mon très cher ami.

 

SAMEDI 29 JANVIER

 

Mon cher ami,

 

Rien !

 

Songe que ce brave Louis XVI utilisa ce mot sur son agenda le 14 juillet 1789 à l’aube d’une journée qui allait être déterminante pour sa vie, celle des siens et pour l’avenir du royaume de France.

 

Une petite balade, en cours de route, sur l’île corallienne de Bulalohi immergée et un mouillage à l’abri de l’île de Radiga, habitée et privée ; comme dans nos villes et leurs parcmètres, si tu débarques tu paies un droit de 5 dollars.

 

Comme tous les soirs, avant l’apéritif qui nous réunit, nous visionnons les photographies faites dans la journée et gardons les meilleures pour notre album souvenir.

 

A demain.

 

DIMANCHE 30 JANVIER

 

Mon ami,

 

Jour du Seigneur pour les catholiques du monde entier. Vois comment notre éducation judéo-chrétienne nous imprègne au point que la seule référence qui me vienne à l’esprit pour qualifier cette journée soit celle qui me ressemble le moins.

 

Jour du Seigneur donc dans ces îles où l’islam a assuré son emprise ; dans les villages que nous visitons, la mosquée d’un vert pastel, flanquée de son minaret au dôme doré, est le premier bâtiment que nous voyons comme si l’imam l’avait conçue et située pour qu’elle soit l’emblème de l’île, le rempart à l’intrusion ou, à minima, la marque d’une identité que le visiteur s’engage à respecter.

 

Jour du Seigneur pour les fidèles, jour de repos pour nous.

Calme plat sur le lagon et pause dans la relation de notre voyage.

Une nouvelle île déserte, il y en a tant ici, l’observation de fonds toujours aussi variés et magnifiques.

 

 

Huit jours que nous voguons de lagon en lagon, d’île en île et nous avons amorcé notre remontée dans le lagon d’Ari, espèce de gigantesque ellipse. Nous avons quitté Radiga et navigué en travers Nord-Nord Est vers la partie orientale du lagon et nous avons mouillé à Omhadoo.

 

A demain donc et qu’Allah, Dieu et Poséidon nous aient en leur sainte garde !

 

 

LUNDI 31 JANVIER

 

Bonjour mon ami,

 

La journée qui s’achève nous trouve une fois de plus autour de la grande table rectangulaire sur le gaillard arrière.

 

Les conversations prennent une tournure un peu plus engagée. Nous formons une micro société très particulière dans ce lieu clos qu’est un bateau qui navigue sans contact, ou presque avec le reste du monde. Nous avons quitté l’Europe qui observait, avec quelque surprise et beaucoup d’embarras, les événements qui se précipitaient en Tunisie avec le départ du dictateur Ben Ali et le retour, au bercail, de responsables de l’opposition exilés.

 

Nous redoutions que, par un effet domino, le Maghreb tout entier s’embrase et suive l’exemple de la Tunisie ; que, tour à tour, le Maroc, l’Algérie suive l’exemple tunisien et ce que nous apprenons ce soir c’est que l’épidémie, pardon : l’épidémie me semble inapproprié puisque, pour qu’il y ait épidémie il eût fallu qu’il y ait maladie, pandémie (et là je ne vais pas manquer l’occasion de rendre un vibrant hommage à notre compétente ministre de la santé Roselyne qui s’y entend en terme d’éradication par la vaccination !), il eût fallu qu’il y ait eût épizootie, mais rien de tout cela puisqu’il s’agit d’une révolte salutaire pour chasser un dictateur, nous apprenons donc que l’engouement, le mot me semble mieux choisi, touche aussi l’Egypte, et peut-être n’est-ce pas fini !

Nous nous sentons concernés car presque tous avons, ces dernières années, passé des vacances sur le Nil et admiré les vestiges d’une civilisation quatre fois millénaire et qui n’arrive pas à retrouver son lustre d’antan puisque les révoltes qui soulèvent le peuple sont des révoltes de la faim dans un pays où l’élite se gave pendant que le peuple crève de faim.

L’époque des fellahs n’est pas encore révolue dans cette contrée magnifique et blessée pour combien de temps encore ?

 

Comment admettre, qu’une civilisation si brillante sous l’emprise des pharaons qui gardaient le peuple des fellahs dans la plus grande dépendance, dont l’asservissement des gens du bas peuple ne finissait qu’avec la mort, puisse avoir besoin de tant de temps pour se relever ?

Comment penser, sans remettre en cause le progrès, qu’une civilisation qui avait su constituer la plus fabuleuse bibliothèque de tous les temps dans le port d’Alexandrie grâce aux échanges des savoirs, comment penser qu’elle laisse une partie de sa population mourir de faim ?

 

Sais-tu quel stratagème avaient utilisé les édiles d’Alexandrie pour alimenter le fonds de cette merveilleuse bibliothèque ? Chaque bateau, chaque voyageur qui jetaient l’ancre dans ce port devaient payer leur écot en nature et c’est ainsi qu’ils constituèrent, par le don ou la copie de livres, de cartes marines, de documents, une base de données universelle d’une richesse incomparable.

 

Nous restâmes Cécile et moi, dans une longue discussion avec Claude, suffisamment longtemps pour comprendre ce qui peut séparer deux visions de la même situation, deux façons d’en appréhender les tenants et les aboutissants et le gouffre qui se creuse au moment des réponses que les uns et les autres croient être les meilleures. Ce qui me semble, au plus profond de la réflexion, c’est que chacun juge à l’aune de son expérience et, c’est aussi valable pour moi, sans faire de concession, convaincus que nous sommes que nous pensons le bien commun, défendons l’intérêt général et pourtant, l’un des deux se trompe, mais pour moi celui qui se trompe encore le moins est bien celui qui n’a rien à perdre.

 

Demain, ce bateau continuera sa route emportant dans son sillage une multitude d’idées préconçues, une palanquée de doutes pour parler comme les plongeurs, une certaine idée du monde.


De Feridhoo, à demain, mon ami.

 

MARDI 1° FEVRIER, au départ de Feridhoo.

 

Très cher ami,

 

De belles plongées, encore et encore et une forte émotion.

Sébastien, le moniteur a dû aller décrocher l’ancre qui s’était prise, à quarante mètres, dans un rocher.

Comme il tardait à remonter et que les réflexions des observateurs allaient leur train, j’eus la vision de ce beau jeune homme flottant entre deux eaux.
Il n’empêche que la pratique de la navigation n’est pas sans risque et que la mer, qui est un merveilleux partenaire peut se montrer un redoutable adversaire
 : Jean-Paul a, dans sa besace, un échantillonnage assez impressionnant d’accidents et de catastrophes évitées de justesse.

Dans la nuit, le bateau a eu la visite d’une raie Manta impressionnante ; il n’est pas extraordinaire que des raies, attirées par le projecteur de la plage arrière et nos déchets, viennent ainsi autour des bateaux à l’ancre. Il est plus rare que les voyageurs que nous sommes, après des journées bien remplies, vaquent sur le pont du bateau à trois heures du matin ! Jean-Pierre l’a fait et il fut le témoin de ce spectacle ;

 

La raie fut rejointe, pour la circonstance, par des calamars de taille respectable qui lui disputaient l’espace lumineux.

 

A demain.

 

MERCREDI 2 FEVRIER

 

Mon cher ami,

Nous sommes sortis du lagon d’Ari pour rentrer dans celui de Véligandu et nous sentons que nous nous rapprochons de la civilisation ; nous avons été survolés par des hydravions qui débarquaient des clients de l’un des plus grands hôtels des Maldives.

 

Les élections municipales s’approchent et la campagne électorale dans les villages, bat son plein. Les murs des jardins, entourant traditionnellement les maisons, sont peints aux couleurs des candidats et se couvrent d’inscriptions et d’affiches avec les photos des candidats (parmi eux, je n’ai vu qu’une candidature féminine et, comme elle était voilée, je ne puis affirmer qu’elle ne soit pas intégriste, dans la mesure où elle s’affichait avec un foulard, ce qui ici est la règle sauf pour les petites filles très jeunes).

 

Lorsque nous déambulons dans les rues de ces villages, la sensation d’être des intrus est assez vivace ; l’accueil qui nous est réservé est très irrégulier ; on sent bien que nous sommes transparents pour la grande majorité des femmes et, selon le village, les hommes que je m’astreins, que je m’attache devrai-je dire, à saluer par un discret Salam aléku ne répondent pas tous mais je constate que lorsqu’ils le font, ils le font apparemment avec plaisir.

 

Antépénultième nuit à bord du Gurahali et la sensation que le temps s’accélère. Je peux, déjà, dire que la croisière fut un succès sans encombre et que nous avons bien de la chance de connaître, pendant ces deux semaines des moments aussi merveilleux ; nous avons fait le plein de soleil, de chaleur, de sel, d’iode, de visions et de sensations extraordinaires.

 

A demain, mon bon ami.

 

JEUDI 3 FEVRIER, route vers laguna beach et retour au point de départ ou presque.

 

Il est là ; il suit indolent compagnon de voyage,

Le navire voguant sur l’océan désert.

Il est là ; victime de la mer.

Cachant sa rancœur

Sous l’apparence sage

Maudissant son vainqueur

Son dépit se fait jour.

Buté en son mutisme

Muré en son silence

Il se pense vaincu

Et se laisse traîner,

Carcasse inutile

Epave dégonflée

D’une âme qu’on mutile.

Toute sa vie consiste

A surfer sur les vagues

 

Mais son destin funeste

L’interdit pour l’instant.

Tel l’animal blessé

Il doit baisser la tête

Faire bonne figure

Accepter son état.

Il a suffit d’un soir

D’un éclat de tonnerre

Pour qu’il s’avoue vaincu

Sans s’être bien battu

Il s’est crû le plus fort

Sûr de sa force vive

Et a subit l’affront

Comme il sortait du port.

Ballotté par les flots

Qui le ménagent guère

Vaincu dans un combat

Il reprendra la guerre

La vigueur revenue

Et toute honte bue.

Depuis des jours, il traîne

Sa tristesse et sa peine

Ruminant, chaque instant

Dans son orgueil blessé

Qu’enfin vienne l’heure

De reprendre la mer.

Une nouvelle hélice

Ferait bien son affaire

Pour mater cette mer

Moment de pur délice

Où il s’élancera

Brandissant son cilice

Pour soumettre, à nouveau

Et les cieux et les flots.

 

Cette idée m’est venue alors que je regardais l’annexe attachée au bateau et qui nous suit, épave inutile, depuis ce fameux soir où elle tapa avec la violence que je t’ai narrée sur un pilotis en béton.

 

Deux plongées supplémentaires sur la route qui nous ramène à Malé ; celle de la matinée fabuleuse avec au programme, en sus des poissons que nous voyons régulièrement, un requin pointe noire, passant, imperturbable devant nous, entre deux eaux, deux murènes dont une en pleine eau et d’une taille qui devait avoisiner le mètre ; son corps noir anthracite ondulait tel un ruban et sa gueule ouverte comme pour prendre de l’air, montrait deux rangées de dents blanches ; un banc de calamars juste au-dessus de la surface et qui ne se résolvait pas à s’éloigner trop de nous, après avoir, cependant, pour deux d’entre eux, lâché quelques jets d’encre qui les rassura, peut-être.

 

Les fonds sont très différents, tu t’en doutes mais, une constante s’impose à nos observations, c’est que le matin, les poissons sont plus calmes, moins fuyants car préoccupés par leur recherche de nourriture, que l’après-midi.

Parfois les coraux sont très divers, colorés, lumineux et d’autres fois ils sont ternes et peu variés. Il semble que les poissons ne fassent pas la différence et qu’ils se trouvent aussi bien dans un territoire que dans l’autre.

 

La journée fut très chaude mais, après un merveilleux coucher de soleil qui illumina l’horizon de ses sanguines nuées, la soirée sur le sun deck d’où je t’écris cette lettre est douce, calme, et le bateau légèrement balancé par l’effet d’une petite brise, me berce !

 

La croisière s’achève sur une journée pleine de plaisirs partagés et je perçois à quel point j’ai de la chance de partager ces moments rares avec Cécile et nos amis.

 

A demain, sûrement, pour te narrer la fin de l’histoire.

 

VENDREDI 4 FEVRIER

 

Nous sommes dans une marina, près de Malé, au bout de la piste de l’aéroport.
Nos amis sont allés visiter la capitale, l’équipage en profite pour faire le plein avant de partir pour une nouvelle croisière et Cécile, Jean et moi farnientons en les attendant.

 

Cécile s’occupe de faire les bagages. Moi je suis déjà parti ! Au moins en pensée !

Au retour, nous devons nous arrêter à Londres, un long voyage commence.

 

A demain.

 

SAMEDI 5 FEVRIER.

 

Adieu Malé, hello London.

A l’issue d’un vol sur British Airways de 12 heures mais qui s’est traduit par un voyage de vingt-quatre heures environ, nous avons pris nos chambres à l’hôtel Sofitel de Gatwick, calme, luxe et repos prévu au programme.

 

Cependant, insatiables voyageurs nous avons sauté dans le shuttle et le train qui nous ont amené à Victoria Station, au centre de Londres pour une ballade nocturne jusqu’à

Big Ben qui sonna ses neufs coups, Westminster Abbaye, le pont sur la Tamise.

Repas dans un pub très anglais dans le décor pas dans l’accueil ; en effet le décor était chaud et agréable et les serveurs anglais, froids et peu amènes.

 

Mais c’est la fin, et peut-être vaut-il mieux en rester là pour la relation de ce voyage que j’aurais eu le plaisir de partager avec toi et avec tous ceux qui voudront bien me lire.

 

Voyage à Ceylan.

 

L'actualité commande, elle est terrible pour le peuple Tamoul. Nous autres, voyageurs occidentaux, promenons nos carcasses à "l'abri "des peuples qui souffrent, que ce soit en Inde, en Chine, au Mexique, au Sri-Lanka ou ailleurs...
Je vous propose le récit d'un voyage dans l'ancienne CEYLAN aujourd'hui le Sri-Lanka, en guerre!

Mon cher ami,

 

             Nous voici revenus à Colombo après une semaine passée à arpenter de petites routes à travers les forêts luxuriantes, les rizières et les plantations de théiers.

Les fils de lion, Sinhala, qui ont débarqué sur cette île, il y a 2500 ans, ne rugissent plus et les Srilankais sont un peuple débordant de vie, accueillant et souriant.

Au milieu de visages d’hommes aux cheveux drus et noirs, au milieu de visages de femmes dorés ou brûlés par le soleil, auréolés de crinières longues et noires, les sourires éclatants ou édentés ont quelque chose d’attendrissant. Les saris multicolores, qui enveloppent dans leurs plis rigoureusement ordonnés les corps des femmes, leur confèrent une certaine noblesse et une discrète sensualité en dénudant une épaule et la taille.


            Te parlerai-je de la capitale ? Comme toutes les villes de ces pays, des encombrements de véhicules klaxonnants et polluants ; la conduite semble respecter un code de la route dont les règles échappent au visiteur le plus attentif. La présence de l’armée, de la police est prégnante, gênante.

Laisse moi te narrer, par le détail, notre périple dans l’intérieur du pays.


             Ayubowan, mon ami ! C’est ainsi que l’on se souhaite le bonjour, ici, la tête bien droite car, lorsque tu l’inclines vers l’avant c’est pour marquer un profond respect qui n’est dû qu’au roi ou aux dieux, les mains plaquées l’une contre l’autre et posées sur la poitrine.

Je suis toujours émerveillé, depuis le temps que je voyage en avion (tu vas me trouver un peu naïf), je suis émerveillé, dis-je, par ces aéroplanes qui s’arrachent de l’attraction terrestre par la puissance de leurs réacteurs rugissants en emportant quelques cinq cents personnes et leurs bagages ; mais ce qu’il y a de merveilleux et d’irréel, pour un terrien soumis aux sautes d’humeur de Dame Nature, c’est qu’après cette violence du décollage, le grand oiseau d’acier glisse, sans à coup, dans un azur infini.

L’atterrissage est moins serein qui nous ramène à la dure réalité ; tous les aéroports du monde sont à des lieux de la ville et notre avion qui se pose au Bandarnaike International Airport nous laisse à 46 kilomètres de Mount Lavinia où se trouve notre hôtel.

 

 

Mount Lavinia Hôtel est une ancienne bâtisse coloniale très british et le planton qui nous accueille semble sortir d’un vieux cliché sépia qui ornent les murs du hall de l’hôtel : tout de blanc vêtu, en short, chaussettes hautes et souliers vernis noirs, il est coiffé d’un casque colonial à pointe et souffle dans un sifflet à roulette pour régler une circulation dont lui seul semble connaître les règles. C’est notre premier vrai contact avec nos nouveaux compagnons de voyage.

Notre première journée sur le sol Sri-Lankais commence au milieu de mariés en goguette qui viennent se faire photographier, à la chaîne, dans ce lieu prestigieux.

A demain, mon ami, notre périple commence par la plus longue étape par des routes qui devraient embaumer les épices et recéler l’aventure.

 A noter un détour dans Colombo pour voir la façade d’un temple hindou qui s’orne de statues colorées disposées sur plusieurs étages formant une pyramide flanquée de deux tours carrées dont l’une donne les heures et l’autre les sonne.

Excellente nuit dans notre chambre qui donnait sur la baie au bout de laquelle se dressent les immeubles modernes de Colombo.

 
              Le premier petit déjeuner que nous prenons dans la grande salle du restaurant de l’hôtel, est le premier jalon savoureux que pose le voyageur animé des meilleures intentions, flanqué de ses appareils photographiques, de son chapeau de brousse, de son sac à dos.

Rien de tel pour te mettre de bonne humeur pour peu que le guide ne te presse pas trop pour un départ qui se trouve imminent.

 Départ matinal pour Dambulla où nous devons visiter un temple rupestre.

Nous nous arrêtons dans un marché où toutes les odeurs se mêlent, les plus suaves, celles des épices et les plus agressives comme cette odeur inqualifiable de poissons séchés. Les étals sont bien garnis de légumes très variés et de fruits. Nous y sommes bien accueillis par des vendeurs amusés par notre frénésie à les photographier ; n’oublie pas que c’est notre premier jour de visite !

 A midi nous assistons au bain des éléphants dans la rivière ; une heure avant nous eûmes droit à une petite volte à dos d’éléphant. Tout  est étonnant chez ce mammifère, mais, en le voyant, je ne peux m’empêcher de ne retenir que sa fragilité dont l’homme est gravement responsable par sottise et avidité. Il reste qu’ici on le respecte et qu’on essaie, dans un orphelinat pour éléphanteaux, d’en sauver quelques uns pour les réinsérer dans leur milieu naturel.

  Après l’ascension de cent cinquante marches, ce qu’il faut, au moins, pour se rapprocher de Bouddha, nous arrivons, au milieu de singes curieux, au temple des 112 statues. La visite des six grottes qui les abrite restera un beau moment de ce voyage car la vue, d’en haut, sur les rizières argentées par un soleil au bout de sa course, est le reflet de nos âmes : calme, sérénité, nirvana peut-être ? La comparaison est audacieuse ; va pour le calme, haché cependant par des aboiements rageurs de chiens qui se disputent le bout de gras que des moines leur jettent tous les soirs à la même heure, quand ils ont, de leur côté, distribué les offrandes traditionnelles aux bouddhas figés dans les grottes ;  va pour la sérénité de corps détendus par l’exercice de l’escalade, membres relâchés, visages fouettés par l’air vif du sommet ; va aussi pour le nirvana que nous atteindrons, avec gourmandise, dans la salle de restaurant  où nous sera servi un repas soigné et succulent. Même ici nous sommes rattrapés par la Crise que nous avions crû laisser à notre envol de Francfort et c’est dans une salle de restaurant déserte que nous allons savourer un repas sans le traditionnel défilé au buffet.

  Le retour vers notre chambre près du lac,  à travers le parc où brillent, entre les racines nues des arbres, des lumières qui balisent notre courte errance, nous prépare à une nuit calme.   A noter que certains de nos compagnons de voyage ont été importunés par d’agressifs moustiques !

 

               Excellente nuit dans notre chambre qui donnait sur la baie au bout de laquelle se dressent les immeubles modernes de Colombo.

Le premier petit déjeuner que nous prenons dans la grande salle du restaurant de l’hôtel, est le premier jalon savoureux que pose le voyageur animé des meilleures intentions, flanqué de ses appareils photographiques, de son chapeau de brousse, de son sac à dos.

Rien de tel pour te mettre de bonne humeur pour peu que le guide ne te presse pas trop pour un départ qui se trouve imminent.

 
               Départ matinal pour Dambulla où nous devons visiter un temple rupestre.

Nous nous arrêtons dans un marché où toutes les odeurs se mêlent, les plus suaves, celles des épices et les plus agressives comme cette odeur inqualifiable de poissons séchés. Les étals sont bien garnis de légumes très variés et de fruits. Nous y sommes bien accueillis par des vendeurs amusés par notre frénésie à les photographier ; n’oublie pas que c’est notre premier jour de visite !

 A midi nous assistons au bain des éléphants dans la rivière ; une heure avant nous eûmes droit à une petite volte à dos d’éléphant. Tout  est étonnant chez ce mammifère, mais, en le voyant, je ne peux m’empêcher de ne retenir que sa fragilité dont l’homme est gravement responsable par sottise et avidité. Il reste qu’ici on le respecte et qu’on essaie, dans un orphelinat pour éléphanteaux, d’en sauver quelques uns pour les réinsérer dans leur milieu naturel.

 Après l’ascension de cent cinquante marches, ce qu’il faut, au moins, pour se rapprocher de Bouddha, nous arrivons, au milieu de singes curieux, au temple des 112 statues. La visite des six grottes qui les abrite restera un beau moment de ce voyage car la vue, d’en haut, sur les rizières argentées par un soleil au bout de sa course, est le reflet de nos âmes : calme, sérénité, nirvana peut-être ? La comparaison est audacieuse ; va pour le calme, haché cependant par des aboiements rageurs de chiens qui se disputent le bout de gras que des moines leur jettent tous les soirs à la même heure, quand ils ont, de leur côté, distribué les offrandes traditionnelles aux bouddhas figés dans les grottes ;  va pour la sérénité de corps détendus par l’exercice de l’escalade, membres relâchés, visages fouettés par l’air vif du sommet ; va aussi pour le nirvana que nous atteindrons, avec gourmandise, dans la salle de restaurant  où nous sera servi un repas soigné et succulent. Même ici nous sommes rattrapés par la Crise que nous avions crû laisser à notre envol de Francfort et c’est dans une salle de restaurant déserte que nous allons savourer un repas sans le traditionnel défilé au buffet.

Le retour vers notre chambre près du lac,  à travers le parc où brillent, entre les racines nues des arbres, des lumières qui balisent notre courte errance, nous prépare à une nuit calme.

 A noter que certains de nos compagnons de voyage ont été importunés par d’agressifs moustiques !

 Mon ami, tu aurais aimé la petite dame fragile qui nous sert de guide. Elle glisse d’un petit pas mal assuré et malhabile sur le sol raboteux, ses cheveux gris bouclés et bien arrangés auréolent un petit visage fripé et ambré. Derrière ses grosses lunettes d’écaille et ses verres de myope, brille un regard inquisiteur, parfois apeuré, souvent rieur. Sa façon de solliciter l’aide des plus jeunes de notre groupe pour franchir les obstacles qui se dressent sur sa route est pathétique, elle fait penser à une grand-mère qui conduit ses petits sur les chemins de la connaissance comme la poule conduit ses poussins à travers les embûches de la basse-cour.

Cependant, je n’attache pas un très grand intérêt à ce qu’elle nous dit tant sa logorrhée est empreinte de sacré, ses histoires de naïveté et ses références un peu trop influencées par son fidélité à sa lecture du bouddhisme qui ne me paraît pas très humaniste. Tu sais mon exigence de justesse et de vrai connaissance et mon goût pour les belles légendes, et bien j’ai du mal à partager l’enthousiasme de notre guide qui a conscience, par nos réactions frondeuses, que tout ce qu’elle dit n’est pas écouté avec, à son goût, suffisamment d’attention et de sérieux mais, cahin-caha, elle  impose sa prose l’émaillant de piques apprises, lors de ses précédents voyages, de touristes blagueurs, pédants ou connaisseurs de la chose. Il faut ajouter à ces catégories la pécore avide de détails inutiles, l’indifférent qui n’est pas là pour s’instruire sur la vie des gens qu’il rencontre, le blasé qui a tant voyagé, qu’à lui, on ne la fait pas, la sérieuse qui prend des notes pour épater, ensuite, ceux des siens qui sont restés à la maison, celui pour qui l’objectif est de faire le plus beau film ou la plus belle photo et dont l’écran de contrôle de son appareil a remplacé l’œil, celui qui se fait toujours remarquer avec ses tartarinades, celle que l’on ne voit ni n’entend jamais, et celui qui arrive à être tout cela à la fois ; et encore, je suis sûr d’avoir oublié quelques travers au demeurant bien sympathiques qui font que le groupe avance, telle une armée, en rangs serrés, prêts à en découdre avec l’histoire, la géographie, la religion, la politique sans oublier la gastronomie du pays d’accueil.

 

Pour en revenir à la vieille dame digne, je lui reconnais du courage, son humeur égale, son désir de combler nos vœux avec une légère tendance à nous le faire remarquer ; l’immodestie est émouvante pour ce petit corps qu’un pet d’éléphant pourrait faire vaciller et comme dirait Bouddha « la vie humaine est fragile quand on n’en a pas mille ! »

Nous avons visité les ruines d’un temple à Polonnaruwa. Le site déroule ses vestiges faits d’alignements de murs abattus, de colonnes, de stupas dépouillés de leur couverture de plâtre blanc décoré d’or, piètres témoins de ce temple qui recela, un temps, ce qui constitue, encore de nos jours, son prestige : une dent de Bouddha. La présence d’un ministre a un peu gâché la fin de notre visite, quand je dis un peu c’est beaucoup que je devrais dire car nous restâmes bloqués de longues minutes sur un petit chemin à l’écart ce qui nous permit, cependant de nous familiariser avec les singeries d’un de ces petits quadrupèdes qui pullulent ici et qui, je crois, ont pour nom : macaque.

  L’après-midi le sanctuaire de Minneriya, vaste étendue d’eau, d’herbes sauvages et de forêt vierge nous a réconcilié avec la nature. Une longue balade en 4x4 nous permit de côtoyer éléphants, singes, oiseaux, paons, perroquets, pélicans, lièvres, hérons peints, tortues, macaques, toute une sauvagine que le bruit des moteurs à explosion faisait partir en tous sens.

Nous avons affronté un éléphant que nous avons surpris au détour d’un chemin ; sa volte-face stupéfiante de rapidité et sa fuite vers l’abri de la forêt nous laisseront un petit frisson d’aventure.

Le retour vers la civilisation par la piste nous fit traverser une région pauvre et sauvage : les femmes et les hommes que nous croisons ne sourient pas sur notre passage même ceux que nous surprenons, sous un pont, dans l’eau de la rivière et qui se lavent des souillures de la journée que nous pressentons difficile. A l’arrivée, le contraste avec le luxe de l’hôtel a quelque chose d’insolite.

  
                 Je ferai un rêve bizarre où j’affronterai un pachyderme tel Tarzan, un peu de discrétion sur ce rêve qui ne révèle pas mon côté modeste.

 Encore un lever matinal mon ami, le cinquième jour commence à l’heure où l’aube pointe à peine. Comme tous les jours, nous faisons un long déplacement en bus jusqu’au site de Sigiriya, le rocher forteresse du roi fou.

En route nous croisons un éléphant qui prend son petit déjeuner dans les sacs stockés sur le plateau d’une camionnette et dont les propriétaires avaient fui devant l’attaque somme toute pacifique mais goulue du pachyderme.

Le roi fou est-il fou de s’être isolé avec ses nombreuses femmes en haut de son rocher ?

Le rocher du roi Kassapa 1°, dans la brume matinale, a quelque chose de magique ; il s’élève au milieu de jardins dont la symétrie est la règle, culmine à 350 mètres d’altitude et a la particularité d’être imprenable. Nous nous élevons par un escalier de quelques 500 marches creusées dans le granit. Nous avons la chance de pouvoir admirer, peintes sur le rocher, les Demoiselles de Sigiriya, femmes qui chantent l’amour, ode à la volupté, aux seins ronds et pleins des femmes nourricières, yeux allongés purs comme des horizons, mains élégantes telles des ailes d’anges, tailles fines et épaules rondes.

Vois-tu, mon ami, le bel alphabet cinghalais me fait penser aux rondeurs des femmes de ce pays ; j’y retrouve la rondeur d’un sein, le galbe d’une fesse, la courbe d’une nuque, l’angle d’un bras, la longueur d’une cuisse. Les lettres sont des galets, des feuilles, des lianes.

Notre étape, ce soir, est Kandy où nous arrivons vers 17h. L’hôtel Mahaweli Reach est une ville qui fourmille de touristes et de serviteurs en costumes chamarrés. Nous y dormirons et bien !

  Rencontre manquée avec une famille qui fabrique des cordes  à cause d’un meeting du président de la république ! Déploiement de force ! Quel gaspillage d’énergie, que de contrôles, de chicanes, de suspicion !

La visite, l’après midi, d’un jardin aux épices sera l’occasion pour notre guide de nous préparer un plat traditionnel- un carry de poisson- et, pour nos hôtes l’occasion de nous vendre quelques potions sensées tout soigner ; nous jouons les « poires » et nous faisons masser sur des murs en briques : surréaliste !

                Je me suis laissé vendre une huile miraculeuse qui soigne à peu près tout, mais, une fois ouverte son odeur est tellement pestilentielle que je doute l’utiliser jamais, en tout cas par sur moi !

 Le jardin botanique dans une boucle de la rivière Mahaweli Ganga avec ses essences variées, ses orchidées, ses palmiers, est un délassement avant une journée qui nous fera découvrir le plus grand temple bouddhiste où nous assisterons à la cérémonie de la Dent  sacrée de Bouddha ; nous défilâmes devant un reliquaire qui recelait la fameuse dent ; cela me fit souvenir de la cérémonie à Pékin, place Tien An Men, devant le corps embaumé de Mao !

Rituel aussi ridicule, l’attente dure des heures et lorsque enfin tu es en mesure de voir ce pour quoi tu es là, la pression des fidèles, le clinquant de l’autel et, dans le cas de la dent protégée par des boites précieuses, font que tu ne vois rien mais tu n’oses le dire de peur du ridicule.

 Le soir nous avons assisté à un spectacle de danses traditionnelles interprétées par des danseurs virevoltants dont quelques uns nous gratifièrent, ensuite, d’une marche sur des braises rougeoyantes. Dans la journée nous avons visité un temple hindou ; je fus « béni » par un officiant qui me prit par surprise et cela m’a inspiré ces quelques lignes :


Mon frère parmi les hommes

De quel pouvoir sacré

Te crois-tu investi

Que tu t’octroies le droit

Le privilège

D’intercéder, pour moi, auprès des Dieux ?

Aurais-tu tant de vergogne

De prétention

Que tu le fasses

Sans mon assentiment ?

Et quand bien même

Tu l’aurais fait par amour

Ton insistance à demander une récompense

En monnaie sonnante et trébuchante

En ôterait toute noblesse.

Mon frère parmi les hommes

Sort de ton temple et, pour honorer Shiva

Abandonne ton pouvoir

Sur les faibles et les innocents

Travaille à leur bonheur matériel

Ne  vois-tu pas que leur corps souffre

Plus que leur âme ?

Regarde-toi

Mets tes bras au service de l’enfant

Qui pleure parce qu’il a faim

Mon frère sur cette terre

Ne te lamente pas

Sur le sort qui t’attend

Pense à la grandeur de l’âme

La tienne

Quand l’intérêt s’éloigne

Mon frère parmi les hommes

Ne te sens-tu pas plus grand

Plus fort, plus juste ?

Mon frère sur cette terre

Si tu as encore un peu de temps

Prie pour moi

Qui ne suis pas meilleur que toi

Mon frère sur cette terre

Bienvenue parmi

Les HOMMES.

 

                Ce jour nous partons vers les sommets, 2000 à 2500 mètres d’altitude.

La route du thé au pays du thé ! Nous nous sommes retrouvés sur une route qui montait, montait au milieu d’un damier émeraude. Les arbres à thé recouvraient les vallonnements et les cueilleuses faisaient des taches colorées à perte de vue, telle cette jeune femme au nez percé par une pierre, le front illuminé par une tache rouge qui la mettait en rapport avec bouddha, le dos courbé sous sa charge de jeunes pousses de thé, les mains durcies par une cueillette journalière qui les mettent à rude épreuve, et qui nous souriait pendant que nous la photographiions.

Nous avons visité une Tea Factory où de petites femmes charriaient de lourdes charges et nous avons trouvé refuge, après une heure de piste défoncée, dans une ancienne fabrique transformée en hôtel.

Le soir, au restaurant, nos amis, en bons français, ont troqué la théière pour deux bouteilles de nos meilleurs vins de Bordeaux et Châteauneuf du Pape.

Le train que nous prîmes dans la petite gare de montagne de Nanu Oya ondula au milieu des champs de thé jusqu’à Talawakele ; le but était de nous faire visiter la région où fut tourné le film « Le Pont de la rivière Kwaï ». But non atteint car nous ne retrouvâmes ni l’atmosphère, ni les paysages qui nous impressionnèrent enfant lorsque nous vîmes ce film.

Rattrapage ! Dîner de langouste sur la plage du Mount Lavinia Hôtel.

 

Très agréable ! Très agréable ! Sais-tu, mon ami, les jeunes sont téméraires et ils nous donnent des leçons de vie ; ils en veulent, rien ne les effraie, tout les motive ! Serait-ce parce que ces jeunes dont je parle sont favorisés, heureux, sans doute ! Enfin voilà l’anecdote :

Notre guide craintive avait fait dresser la table sous un abri en bordure de la plage au lieu de la faire dresser, comme il était prévu, sur la plage dans le sable. C’est une révolte, oh très pacifique, une pression insistante de nos jeunes amis qui fit rétablir les conditions d’un repas qui sortit de l’ordinaire.

Nous étions bien sur cette plage sous le ciel étoilé et je dois dire que la langouste,  dans l’assiette, n’était pas de reste pour ce repas d’adieu.

Le  groupe s’envole pour les Maldives et nous, nous prenons un jour de repos avant de nous envoler vers la France.

 
             Cependant, puis-je finir la chronique de ce voyage sans parler du drame que vivent les populations civiles tamoules au Nord ?

La bande de Gaza est bombardée et au même moment, les femmes, les enfants, les combattants tamouls, encerclés au Nord de l’île, sont pilonnés par l’armée sri lankaise entraînant des souffrances, des drames, des morts…

 

A bientôt, mon ami.

 

Mise à l'index.

 

L’index de ma main droite est le doigt le plus long !

Ceci dit, regardons la dite main, la droite, celle où s’affiche mon index blessé orné d’une belle « poupée » et qui semble se tenir en retrait, puis ma main gauche où mon index intègre n’atteint pas le majeur. Il faut me rendre à l’évidence, une évidence somme toute contredite par l’expérience que j’en ai : l’index n’est pas le doigt le plus long  de la main et cependant...chaque fois que j’approche ma main de l’obstacle, c’est l’index qui le touche en premier!

Il a-je parle de l’index-une volonté de se montrer que les autres doigts n’ont pas. Pourquoi cette suffisance et cette volonté de se mettre, toujours, en avant ?

Comment, toujours ? Depuis la nuit des temps, voulez-vous dire ? Comment cela, avant !

Alors là, mon ami, je ne saurai le dire, ni simplement émettre une opinion qui pourrait passer pour une posture prétentieuse, « allègre! » et n’étant pas sûr de moi ou, plus exactement, dans l’état actuel de mes connaissances et m’engageant à faire des recherches, je me contenterai de me restreindre à la préhistoire ; l’idée ne  me déplait pas de penser que bien avant moi, Ciakamouny ou Pharaon eurent affaire avec leur index. Pour ce que j’en sais, Boudha préférait la main ouverte doigts serrés, c’est plus facile pour méditer, quoique...l’index du Grand Charriot touche souvent le pouce pour le geste auguste de la Roue de la Loi propice au sermon mais voilà, alors, notre index replié et non point tendu. Cherchons plus avant dans l’histoire, la main de Dieu !!! Fichtre ! Pour imposer le silence aux anges que je  pense assez turbulents si j’en crois les joues gonflées, les fesses rebondies et les ailes déployées, Dieu ne mettait-il pas son index devant ses lèvres  froncées et réprobatrices ? Mais avant, avant me direz-vous, avant, il fut un temps- nul ne peut dire combien- où Dieu était seul, terriblement seul puisqu’il n’eût de cesse de créer cette Terre et les Hommes qu’il y mit et qui s’ingénient, depuis, à la détruire- mais les choses ne sont-elles pas faites pour servir et s’en servir – et donc, étant seul il n’avait pas besoin de brandir son index pour faire taire qui que ce soit au motif que lorsqu’on est seul, n’est-ce pas ? Peut-être alors se grattait-il , de son index inutile, l’intérieur d’une de ses narines comme le fait un simple mortel . Tira t-il, de son index outré, le dessous de son oeil en hurlant « mon oeil !!! » lorsque Caïn tenta de lui faire croire qu’il n’avait pas tué Abel ? Ce qui est avéré, la genèse le dit et rien ne permet d’en douter, c’est que Dieu mit Caïn à l’index car il lui préférait Abel !

Ce que nous savons aussi, non plus grâce à l’Ancien Testament, mais par le génie de Michel-Ange, c’est que lors de la création du Monde, Dieu tendit l’index de la main droite et créa l’Homme à son image mais en plus jeune car il savait que l’humanité avait encore un long chemin à parcourir.

Que voilà beaucoup de questions et quelques incertitudes.

Toute notre vie nous brandissons l’index et il devient l’appendice incontournable, incontestable même quand tout petit, à l’école, il faut le lever pour ne point risquer de faire pipi dans sa culotte et avoir le droit d’aller aux toilettes où, plus grand, il servit, peut-être à tracer une ou deux virgules sur le mur rugueux des dites toilettes ! Restons encore un moment dans l’âge ingrat où à l’équerre avec le pouce il donne le droit de tuer l’indien qui veut  vous scalper ou le bandit qui se trouve dans sa ligne de mire. Et puis que serait le pouce devenu sans opposition et peut-on aisément écrire sans leur collaboration ? Et pourrait-on déchiffrer notre premier alphabet sans son aide précieuse ? Et oui, quel doigt mouillez vous pour en tourner les pages ?

S’il fut noble  au temps de la royauté avec la main de justice, il fut plus prosaïquement, utile en bien des lieux pour gratter, racler, crocheter. S’il faut une preuve supplémentaire de son importance je n’irai pas jusqu’à choisir, pour établir son importance à travers les temps, César, grand amateur de bonne chère et de jeux du cirque, qui se servait de son pouce pour accorder la grâce ou condamner à mort, mais qui  utilisait son index pour des choses bien plus agréables et pour ne pas choquer les prudes, je me contenterai de dire qu’il l’utilisait couramment pour goûter les sauces, comme après lui : Brillat-Savarin, Carême, Béchamel même et Bocuse, sûrement.

Longue digression pour un doigt qui ne demandait pas tant d’honneur puisqu’on choisit son voisin pour cet usage particulier , mais qui me fait cruellement souffrir par cette belle soirée automnale, d’autant plus que je n’aie pas pu m’en servir pour taper sur mon clavier et écrire ce texte !

 

Tranche de vie

 

 

Je suis seul comme chaque individu qui revit sa vie et mes douleurs passées sont un gouffre sans fin que je ne pourrai jamais combler ce n’est pas une raison pour ne pas essayer de me consoler en vous les faisant partager cher lecteur et je vais donc avec mes mots sans ponctuation d’un trait d’un souffle oh pauvre de moi perplexe devant mon clavier à côté du téléphone qu’ Elle va faire sonner et qui va me tirer de la méchanceté des faits m’ôter la couronne d’épines  quel étrange et petit bonheur que cette sonnerie Africa Roots douce comme un péché ou une pâte de coings et quel bonheur aussi d’écrire face au village illuminé écrasé de nuages violets et loin des bruits et des merdes shit quelles merdes me direz-vous fichtre chacun les siennes et surtout que l’on ne vienne pas m’empêcher d’Ecrire écrire ces pages selon que l’envie ou l’obligation s'en feront prégnantes pressantes violentes  car mon envie n’a que faire du style seul compte le hasard du récit en un lent cheminement régulier ou gauche une voie hésitante ou sereine comme dans un rêve où je me venge des gens en alignant les mots qui noircissent la page ces mots qui me réparent et dont je me complais à les faire se suivre en obligeant ma pensée à les accompagner sans la dépasser sans anticiper la vitesse la célérité de quatre de mes doigts sur le clavier car je n’use que le bout de l’index et du pouce de la main gauche le bout du majeur et le pouce de la main droite qui durcissent et frappent à la vitesse du sang qui bat mes tempes mais des mots qui ne me rendront pas ma jeunesse arrière la mort arrière la fin de ma vie qui m’ampute et m’empêche de me délecter des heures qui me restent à vivre et soudain devant mon écran brillant parce que tout est en ordre la boite de stylo fermée la lampe de bureau allumée le téléphone muet et alors que je me moque de l’heure et de la nuit qui arrive il est 17 heures et 39 minutes et il ne manque rien à mon bonheur que ma femme et ma fille ce qui m’enjoins à avoir pitié de moi de cette incapacité que j’ai d’être heureux de me dire qu’elles existent et qu’elles sont vivantes et tiens le téléphone sonne c’est Elle j’étais pour quelques instants dans un havre de paix que je savoure même si Elle vient de me plonger dans les soucis de la vie que j’exècre mais je savoure d’être un instant distrait de mon écran par la façon qu’elle a de me dire qu’elle m’aime qui t’aime demande mon écran brillant qui m’aime sinon ma femme qui est mon espoir et qui rend mes mots vaillants et brillants quittez le pays obscur les tables rases les lieux morbides et jaillissez des herbes folles des lacs glacés des neiges éternelles des étoiles filantes et toi mon vieux raconte ta vie à ta calme manière raconte ta vie et souris surtout souris n’oublie pas de sourire pour continuer à vivre pour tromper ton désespoir pour feindre ton bonheur souris à en crever souris à perdre haleine

Le soir du dimanche celui qui est le plus beau et le plus triste elle se fait belle pour me rejoindre ou pleure pour ne pas me quitter présente dans mon souvenir devant mes yeux qui ne voient qu’ Elle ma femme est là assise sage en sa suave beauté Elle a jeté un dernier regard au miroir du couloir ôté les derniers plis soucieux qui barraient disgracieusement son front et s’avance vers moi en ce beau jour de fête et je trouve tout à fait normal qu’ Elle vienne à moi dans ses habits de gala et que ses yeux à l’affût de mon regard essayent de percer l’effet qu’elle me fait devant moi elle sourit émue digne et je bénis le jour qui m’a vu naître

Peu après ma naissance ma mère mourut elle ne m’a jamais mis du talc sur les fesses   ne m’a jamais chatouillé le nez de ses longs cheveux répandus n’a jamais serré mon petit corps contre sa poitrine haletante n’a jamais pu veiller à mon chevet lorsque j’ai eu la diarrhée « verte » n’a jamais frotté son nez contre mon nombril gonflé n’a jamais senti sous ses mains délicates le frisson de la vie qu’elle m’avait donnée et moi quand je fus malade c’est Andrée qui me soigna c’est elle qui me consola lorsque j’eus peur de la mort et c’est elle qui me gronda elle qui m’apprit les choses de la vie  qui me donna la force et puis dans cette petite rue de l’Écluse je grandis entre deux murs de maisons grises et deux femmes qui se détestaient ne vois-tu pas ta maman au-dessus de toi du ciel elle te voit et « l’autre » n’est pas ta mère pendant qu’un pauvre petit chien mouillé de larmes hurle à la mort parce qu’il ne comprend pas pourquoi celle qu’il appelle maman et qui est jeune et belle ne peut pas être sa mère à quel moment s’est-il imaginé qu’il avait tué la première  quel funeste instant lui révéla t il l’incompréhensible l’indicible est ce ce jour où son grand père le repoussa alors qu’il se pendait à sa barbe pour embrasser l’imperturbable comprit-il de ce jour qu’au moins une personne sur cette terre  savait qu’il avait tué sa mère musique du désespoir jamais je ne serai un fils musique qui me ronge et s’insinue en moi jamais je ne me jetterai dans les jupes d’une mère pour cacher ma peur jamais jamais et pour vaincre ce destin je vais de cette jolie personne faire ma mère

Quand nous traversions une rue ensemble elle faisait attention qu’aucune voiture ne m’écrase et quand je revenais de l’école avec une bonne note elle me disait toujours qu’au royaume des aveugles les borgnes sont rois

Quand nous révisions la règle de l’accord du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir elle était très sévère et quand je ne tombais pas dans le piège de l’accord elle était fière

Quand mon petit frère est arrivé elle a continué à être ma mère et cependant j’avais eu peur qu’elle ne le préfère et quand on disait que j’étais son demi frère elle se mettait en colère

J’oubliais que je n’avais pas de mère sauf à mon anniversaire là il fallait toujours que oncle et tantes me le rappellent et tous les 25 janvier  j’étais pour quelques heures le héros de la fête mais le malheur était dessous tapi caché et Reine et Lilly gâchaient la fête

Que j’ai pitié de voir à quel point l’âme humaine est sombre

Puis il y eut les années  collège celles des disputes des bagarres de nos parents celles des soucis des luttes celles des heures de cours interminables de devoirs du soir de leçons mal apprises de classements guère honorables de tableaux d’honneur pour les autres d’heures de colle celles de vacances en camping de découvertes studieuses de liberté bien mal gagnée

L’Italie du dôme de la cathédrale de Milan le balcon de Roméo et Juliette à Padoue la tour penchée de Pise les tableaux de Botticelli et de Rubens à la Galleria di Offici à Florence et le Colysée de Rome et le Tibre les Catacombes et Venise le Rialto le grand Canale et la Piazza San Marco et l’Adriatique  qui roulait ses galets et la Méditerranée et ses plages de sable

L’Espagne de Franco de Dali des Républicains communistes et Madrid le Prado et Vélasquez et ses affreuses Ménines

Et la Suisse et l’Autriche

Enfin vinrent les années fac les plus libres papa je pars je ne veux pas être instituteur jamais je ne voudrais vivre ce que vit ma mère je serai pion et je serai libre mais je t’aime papa je ne te quitte pas je ne t’abandonne pas je prends juste un peu de distance je vole de mes propres ailes je m’achète avec ma première paye un pantalon noir à rayures blanches et c’est moi qui le choisit pas maman un blaser noir avec des boutons argentés et un col roulé fin qui fait ressortir mon torse je rencontre une femme et je couche avec elle nom de Dieu que c’est bon dans la nature en voiture sur les toits sous les ponts et je respire

Les résultats scolaires sont toujours aussi médiocres l’avenir ne se dégage pas et j’opte pour l’enseignement qu’on ne parle pas de sacerdoce c’est un pis aller un pas de plus vers la liberté et soudain je trouve ce qui me manquait j’aime ce métier et mes résultats sont bons que dis-je ils sont très bons je suis un bon pédagogue et au risque de déplaire bien meilleur que ces normaliens qui apprirent à l’être

J’habite un appartement dans un immeuble j’ai une voiture et je suis président du Conseil Syndical je suis mort

Mais je ne le sais pas je l’ignore on me le cache on me flatte je crois au père noël

Quand le temps nous est compté on s’efforce de comprendre on ajoute des faits on tire des lignes on additionne des chiffres on se cherche des excuses on va à la poursuite de nos racines et les réponses nous échappent je me cherche des traits communs avec mes proches j’analyse mes ancêtres et je comprends qu’il est difficile de faire le tri entre ce qui vient des gènes ce qui vient de l’éducation de l’air du temps

Et puis il y a eu Audrey et ce bonheur immense

L’ai-je bien élevée jusqu’à un certain point je me le demande par à-coups irrégulièrement lave tes mains fais attention en traversant ne parle pas quand les adultes parlent tiens toi bien fais tes devoirs mais aussi je t’aime ma grande je prends soin de toi et je t’étouffe je te protège et je t’enferme je t’éduque et je t’ampute

Elle grandit elle grandit et depuis l’arrivée de Cécile elle respire

Il y eut la Thaïlande l’Égypte la Chine le Pérou le Mexique la Yougoslavie le Sénégal les États-Unis le Canada la Belgique la Hollande l’Écosse l’Irlande et le Guatemala le Maroc et l’Inde le Népal de belles images d’inoubliables souvenirs

Et cette journée au Plan d’Auron cette belle femme brune drapée dans un châle bleu je la regarde et la désire et enfin je l’aime de la forme la plus accomplie de l’amour l’amour sacré du jour où cette femme entre en moi plus rien n’est pareil je ne m’accoutume qu’à sa présence je n’accepte qu’elle seule dénudée vierge et repousse tout ce qu’elle a pu faire dire croire vivre avant

Je l’aime pour elle l’habille la déshabille couche avec elle dans la même couche lèche son corps perce son âme et cherche l’union sacrée dans la mort elle ne doit pas me survivre ou bien elle doit vivre et m’oublier me nier et comme rien n’est parfait rien n’est fini il faut que je vive assez longtemps pour que son âme remplace la mienne que mes pensées soient les siennes

Ma chair est sa chair mon âme erre et je vois la sienne qui s’élève dans le firmament à des années lumières jamais je ne pourrai te rejoindre dans le royaume des justes.  Merci

Leur mains vont à leur rencontre

Sous son ample foulée les herbes cliquetaient comme des éperons sous la botte. Il se maudissait de n’avoir pas écouté ceux qui lui conseillaient de faire la route très tôt le matin. La terre métallique faisait craquer son squelette. L’ombre étouffait, la lumière aveuglait. Ramures  de cendre et feuilles rabougries sous l’haleine enfiévrée de la canicule. Sur le talus brûlé, la blanche aubépine creusait son calice. Depuis Aix, par à-coups le chemin franchissait les « coulets » mais à chaque vallon en succédait un autre, aussi écrasé de soleil et qui asséchait le gosier du voyageur.

 

         C’est midi et « le soleil silencieux qui tombe, grave comme un chat d’or, s’allonge sur la tombe dont la blancheur brûle, éclatant parmi l’argile rose ou les avoines folles. L’ormeau perd ses os ».

         Il sourit en murmurant ces vers et songea, avec tendresse, au coin de fraîcheur derrière la bastide, près du puits et sans s’en rendre compte, il rentra dans une zone d’ombre. Une haie de buis coupait le soleil qui rabotait, de son papier de verre, la peau tannée du visage et des mains.   

          

         Il ralentit sa marche solitaire pour profiter plus longtemps de la douceur de l’ombre. Après un détour hasardeux, car nul obstacle ne semblait justifier cet écart, le chemin s’inclina brusquement vers la gauche, franchit d’un bond le lit d’un ruisseau à sec et repartit à l’équerre en légère montée à l’abri de « restanques » où les longues tiges de blé faisaient craquer leurs blonds épis.

           

         Plus loin, le ruban aride, caillouteux, s’inclinait et disparaissait derrière un monticule pelé au sommet duquel se dressait un oratoire sommaire fait de quelques pierres calées en forme de pyramide et qui abritait une statue de la Sainte Vierge façonnée dans cette glaise qui retient si bien les flaques d’eau et donne, le soir, une sanglante couleur au reflet du ciel qui s’y mire.

          

          La Sainte-Victoire dressait sa masse imposante, grand cétacé minéral échoué depuis des millénaires.

 Soudain, au loin, il voit « le village, au soleil, fumer vers le Bon Dieu.  Son vieux clocher coiffé de fer s’étire sous des toits sans oiseaux ».

 

         L’enfant de onze ans, qui vient à sa rencontre avec un gros chien bâtard trottant à son côté, marque un temps d’arrêt quand il l’aperçoit. Il faut reconnaître que son aspect en effraierait plus d’un et de plus courageux !

         

         Au moment de le croiser, l’enfant fait un écart et, dans l’instant, laisse tomber le sac de billes qu’il serre dans sa main, le chien gronde. Les agates rebondissent sur le sol dur et cascadent en lumineuses traînées. L’enfant se retrouve vite à genou dans la poussière et reprend son bien.                           .                                 
          

         L’homme, les mains dans les poches, la tête inclinée sous un chapeau de paille qui laisse échapper une tignasse épaisse, le regarde faire en souriant. Il se revoit, enfant, parcourant ces collines, montant et descendant les drailles embaumées avec ses copains turbulents et se retrouvant, le soir, sur la place de l’église à faire d’interminables parties de billes pendant que les habitants reposaient leurs soucis à l’abri des façades au pied desquelles commençait à sourdre un peu de soir enveloppant les vieilles femmes d’une ombre propice aux conciliabules secrets.

       

         Accroché à son épaule, par une ficelle, un sac gonfle son ventre de mystère. Il le fait glisser le long de son bras, l’entrouvre et en sort une bouteille brune qu’il décapsule d’un coup de pouce. Le goulot laisse échapper une mousse épaisse. L’homme le porte à ses lèvres et sa moustache s’orne d’une dentelle blanche.

–        Tu en veux ?

–        ……

–        Pas soif ?  Avec une chaleur pareille ? A qui veux-tu faire croire cela ? Tiens ! Dit-il en tendant de nouveau la bouteille. Que fais-tu, à cette heure, sur la route ? 

–        …..       

         L’enfant s’obstinait  dans son mutisme. Le chien grogna, derechef. L’enfant posa sa main entre les deux oreilles du molosse qui baissa la tête et se mit à haleter, un long filet de bave s’échappant, lentement, de ses babines.

          

         L’homme reprit une longue rasade de la mousse qui ne cessait de sortir du goulot, mouillant son pantalon sans qu’il  semble s’en rendre compte.

- Assieds-toi une minute, grommelle t-il en laissant choir son grand sac qui s’ouvre sur un livre relié de cuir rouge aux coins racornis. Un élastique noir, ceinture le livre, l’empêchant de s’ouvrir mais retenant un crayon graphite. Sur le dos, une lettre et deux mots : G.Nouveau, Poèmes.

Il s’assied et tend la bouteille à l’enfant resté debout, immobile.

          

         L’enfant s’en saisit, par le goulot, l’incline contre ses lèvres entrouvertes et boit une gorgée du liquide chaud. L’ambre coule dans sa gorge et l’amertume du breuvage tapisse sa bouche, humecte ses papilles et lui arrache, presque aussitôt, un rot bruyant.

- Assieds-toi, ne fais pas d’histoire, dit-il en regardant l’enfant qu’il gratifie d’un sourire complice. 

          

         L’enfant reste debout et s’appuie sur le tronc rugueux d’un pin pignon. Il a gardé la bouteille qui pend, au bout de son bras, et qui laisse toujours échapper la mousse blanche. Il ne quitte pas des yeux le livre qui a glissé et gît, sur la tranche. Dans la bibliothèque du Centre il y a le même, plus rouge, plus neuf.

   

         S’apercevant de l’intérêt que manifeste l’enfant pour le livre exposé, l’homme regarde intensément le petit bonhomme et lui demande :

- Tu connais ce livre ? Connais-tu l’auteur de ces poèmes? 

          

         Une goutte de sueur a suivi une mèche de cheveux de l’enfant, puis a roulé sur le front bombé jusqu’à l’arête du nez et a glissé lentement sur l’aile pour s’arrêter, hésitante.
D’un mouvement sec, de droite à gauche, l’enfant fait tomber la goutte qui chatouillait sa narine.

 

         - Non ! Bien sûr ! Personne ne connaît Germain Nouveau ! Pourquoi un petit paysan en aurait-il entendu parler ! Rassure- 

toi, ce n’est pas grave, mais assieds toi, bon sang ! Tu es de Pourrières ou tu es en vacances ? Tu n’as pas de langue ? 

« Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein vent, Aime-toi, comme l’air du ciel aime le vent.

 Frère, poussant les boeufs dans les mottes de terre, Aime-toi, comme aux champs la glèbe aime la terre.

 Frère, qui fais le vin du sang des raisins d’or, Aime-toi, comme un cep aime ses grappes d’or.

 Frère, qui fais le pain, croûte dorée et mie, Aime-toi, comme au four la croûte aime la mie. » 

        L’homme disait ces vers avec tendresse ; il allait au-devant de cet enfant essayant de partager avec lui la puissance des mots. L’aride majesté du panorama, le spectacle qu’il tenait sous ses yeux lui rendirent ces vers plus chers encore et le doute qui pesait, hier encore, sur la pertinence de son retour au pays, s’évapora en lui rendant son âme d’enfant.

         -Tu vois, petit, tout est poésie et l’homme qui a écrit ce poème  a cherché, toute sa vie à parler aux autres et je doute qu’il y soit, une fois, parvenu…

Si, peut-être, avec ses poèmes que peu de gens connaissent. Tu vois, petit, il ne faut pas que tu aies peur de parler, les mots sont poésie. 

 

         L’homme regardait cet enfant immobile et muet dont les yeux reflétaient un monde d’incompréhension alors, il se tourna sur le côté, recroquevilla son long corps en chien de fusil, posa sa tête sur son bras replié et s’endormit. Bientôt, un ronflement monta de sa bouche ouverte et couvrit le bruit d’un concasseur de pierres, là-haut dans la carrière.

L’enfant  regardait le dormeur.

                                                

          - Tu es encore là ?  L’homme s’étira,  son regard allait de l’enfant, toujours assis en face de lui aux toits du village qui s’habillait de lumière. Le soleil, qui arrivait de la Sainte Victoire éclairait les carreaux embrasés des petites fenêtres qui faisaient saigner les façades. Tout était calme et rien ne venait troubler le silence sinon les crissements de quelques cigalons collés aux branches du pin qui leur servait d’abri. Les senteurs du crépuscule inondaient ses narines, du vallon montaient l’odeur épicée du romarin et le parfum sucré des cistes.

 

         L’homme s’assied et tire, d’une de ses poches, un harmonica dont les flancs brillants lancent des éclairs. Il l’embouche et quelques sons harmonieux montent dans l’air brûlant.

         De l’instrument, maintenant, jaillissent les premières mesures d’une Toccata de Bach. Il regarde, par en dessous, l’enfant qui ne quitte pas sa bouche des yeux. Il traîne sur les dernières notes et tape l’instrument retourné sur sa cuisse pour en faire tomber la salive.

Il suspend son geste car l’enfant tend la main vers lui et il a un moment de doute mais c’est bien vers l’harmonica que se tendent les doigts écartés. Leurs mains vont à leur rencontre et l’enfant se saisit de l’instrument de musique. Sans hésiter, il le porte à ses lèvres et, fixant l’homme dans les yeux, il joue les premières notes de la Toccata puis, sans un mot, il rend l’harmonica.

         S’ensuit un échange sans parole où l’homme joue et l’enfant répète. Cependant quelque chose étonne l’homme, l’enfant, joue les premières notes, plutôt bien, même si parfois, une note sonne un demi-ton au-dessus ou au-dessous mais, jamais l’enfant ne poursuit le morceau. Au bout de quelques échanges, il s’étonne : 

-  Pourquoi t’arrêtes-tu après quelques notes ? Joue, joue ! La musique c’est un poème, abrège-là et tu la dénatures, comme l’œuvre littéraire n’accepte pas les coupes ou l’extrait choisi, la phrase musicale doit aller à son terme. Recommençons. 

 

         L’échange se poursuit mais garde la même forme si bien que l’homme, d’un mouvement brusque, arrache l’instrument à l’enfant et l’enfouit au fond de sa poche en lui jetant un regard de colère.

- Ca va, terminé, testard ! 

         Il se fait tard, les cigales se sont tues et le soleil qui se couche derrière la montagne laisse, derrière lui, une touffeur que la nuit aura du mal à dissiper.

 

         Au loin on entend un appel. Les mots sont inintelligibles mais se rapprochent. C’est la voix d’une femme, inquiète. Le chien, d’un bond, se dresse sur ses pattes et se tournant vers le village, il jappe, une fois. Le garçon le regarde, regarde vers le village puis ramasse son sac de billes et se met en marche.

         Un instant surpris, l’homme ne bouge pas puis, en deux foulées il rejoint le garçon, pose une main sur son épaule et le tourne vers lui,  un peu brutalement :

- Tu es un drôle de bonhomme, tu sais ! Alors comme ça tu t’en vas, sans dire au revoir? Tu es muet, ma parole. 

 

         L’appel se fait plus pressant et le chien part, en aboyant, vers une forme qui se rapproche.

         La silhouette menue, qui vient à leur rencontre, s’est, elle aussi, mise à courir et c’est, rouge et trempée de sueur qu’elle se baisse et serre l’enfant dans ses bras, sans un mot. Il semble, à l’homme, qu’elle murmure des mots à l’oreille de l’enfant qui a passé ses bras autour du cou de la femme agenouillée.

 

- Toi ! C’est toi ? Dit-elle en découvrant l’homme qui les observe.

-Anne ! Mon dieu !

-Tu es donc revenu ! Paris ne veut plus de toi ?

-Je t’en prie Anne, ne nous disputons pas.

         

         L’homme regarde le ciel et Anne ne voit plus que sa mâchoire crispée et sa pomme d’Adam qui bouge le long de son cou tendu. Des larmes d’impuissance ou de rage,  sautent de ses yeux. Son regard douloureux descend du ciel, embué et suppliant, il la fixe intensément et lui demande :

         - Et lui ?  Il avait baissé la voix instinctivement comme s’il redoutait la réponse.

- Ton fils ! 

- Mon fils, répète t-il, mon fils. 

         La femme s’est redressée et, entourant l’enfant de ses bras, elle le colle contre elle comme si elle craignait qu’on le lui enlève.

- Mais qu’a-t-il ? Pourquoi ne dit-il rien ? 

 

         La femme éloigne d’elle son fils et, par gestes, ses mains levées décrivant, dans l’air, les belles arabesques que son petit sait lire, elle lui dit que cet homme est son père !

L’enfant prend, dans sa main, celle de sa mère et les deux syllabes muettes que sa bouche forme ne sont destinées qu’ à elle.  

 

Légende rose sur la Volga

 

Du fond du chœur  de l’église, une voix  psalmodiait.

Sur une longue échelle de bois qui menait  au sommet du clocher, étaient vautrés trois compagnons qui buvaient de la vodka à s’en faire jaillir les yeux des orbites.

       L’un d’eux, l’œil bleu et le cheveu retroussé comme de la bourre, déclara, sentencieux :

  - Ah mes amis, mes bons amis, si j’avais des pierres, je vous montrerai ce que je sais faire ! Et se levant, le grand escogriffe se mit à exécuter une danse endiablée que n’altérait en rien son état d’ébriété avancé. Lorsque exténué, il s’arrêta de virevolter, derviche tourneur débarrassé de ses oripeaux imaginaires, il reprit une lampée de vodka et s’écroula aux pieds de ses compagnons goguenards.

  - Et que ferais-tu ? Lui demanda le deuxième qui était aussi petit que le premier était grand et aussi timide que l’autre était bouffon. Oui, que ferais-tu avec ces pierres ?

  - J’irai au nord du pays, là où les filles sont belles, où les bateaux sont libres, les oies sauvages et j’y construirai une ville toute en pierres qui serait la capitale de mon royaume et qui se mirerait dans la noble Néva, dit Pierre.

  - Moujik ! Une ville ! Un royaume ! Moi, si j’avais des clous, j’irai encore plus au nord, là où l’homme n’est encore jamais allé,  où le soleil, éternellement, brille  et j’y construirais une église à la gloire de Dieu, la plus grande et la plus belle, dans le beau pays de Carélie, dit Vladimir.

  - Et toi, que ferais-tu ? Demandèrent-ils ensemble au troisième qui n’avait encore rien dit.

  - Oh moi, si j ‘avais une femme, je ferai des enfants qui auraient des petits-enfants qui mettraient au monde des beaux enfants qui viendraient voir si votre ville et votre église existent encore quand les siècles et les hommes seront passés par là ! Railla celui-ci, philosophe plus épicurien que bâtisseur.

 

       Or il se trouva qu’un bon génie s’amusa de ces divagations d’enfants et souffla son haleine chaude sur les trois têtes blondes pour que leur rêve se réalise.

      

       Des trois, le plus prompt à s’élancer fut Pierre. Il avait de grandes jambes, de grandes idées et de grands desseins, c’est pour cela qu’on l’appela Pierre le Grand.

Il arriva dans ce pays de marécages et de froidure et fut, incontinent, subjugué par la magie du lieu. Les elfes entourèrent le grand escogriffe et lui prêtèrent main-forte.

Des brumes slaves sortirent d’imposantes demeures. Les alignements de pierres venues du diable vauvert, que rompaient, par erreur, de modestes isbas en bois goudronné, imposèrent leur architecture conquérante. Bientôt, Vladimir,  le charpentier qui avait rejoint Pierre, en eut assez de travailler à construire les échafaudages qui servaient aux architectes  italiens et aux entrepreneurs  allemands pour bâtir les palais de pierres et il décida de quitter Pierre et de s’éloigner des rives de la Néva pour ne plus voir ses compagnons écrasés par les moellons, étouffés par la boue, noyés dans les pestilentielles mares que comblaient de funestes  cadavres anonymes. Pierre fut attristé par son départ et lui promit de lui envoyer quelques caisses de ces bons clous dont il n’avait plus l’usage.

 

       Vladimir remonta le cours de la majestueuse Néva. Au milieu d’un paysage de roches noires, de marbre, de granit et de quartz recouvert de forêts impénétrables aux quarante mille lacs, il navigua jusqu’au pays du soleil de minuit. Il y arriva au beau milieu de couleurs flamboyantes et de parterres de fleurs, après avoir descendu le Svir et gagné, comme le dit la légende, un an de vie.

       Le vent et la tempête agitaient l’eau pure et cristalline du lac Onéga quand Vladimir discerna, immobile dans la brume, la perle de la Carélie, l’île de Kiji.

«  C’est là que j’élèverai mon église » se dit-il et, se dressant dans sa barque ballottée comme fétu de paille, il lança un tonitruant « dobroïé outro » en roulant les « r » comme les cosaques  du Don et, tourné vers cette terre qu’il rêvait de conquérir, il entendit, monter du fond des noires futaies, les applaudissements et les acclamations de tout un peuple en délire.

       Cependant, Pierre avait oublié sa promesse et Valdimir s’abîmant à attendre des caisses de clous qui n’arrivaient jamais, l’habile charpentier se mit à construire son église sans un clou. Tout tenait par tenons et mortaises. C’est ainsi que l’église de la Transfiguration, véritable forêt de bulbes habillés d’écailles de bouleaux, s’élança pour toucher le ciel. Son œuvre achevée, Vladimir lança sa hache dans le lac et dit : « Il n’y  a jamais eu d’église si  belle et il n’y en aura jamais plus. »

       

        Quand Christian, le descendant du troisième compagnon, commença son voyage, il ne savait rien de tout cela mais il savait qu’il voulait visiter ville et église !

Quand il arriva à Peter, la ville de Pierre avait déjà changé deux fois de noms : Petrograd puis Leningrad, mais c’est Saint-Pétersbourg qu’elle voulait, maintenant, qu’on l’appelle. Capitale déchue, elle conservait encore le mystère qui présida à sa naissance : était-ce la ville sortie d’un cerveau malade ou celle rêvée par un génie visionnaire ? Les deux bouteilles de vodka ingurgitées pendant le voyage l’empêchaient d’avoir l’esprit assez clair pour trancher. Comme Gisèle, sous les dorures du théâtre Marinskii,  succombe aux charmes de la cour et erre, inconsolable spectre, à la recherche de son amour, St Pétersbourg poursuit, derrière ses façades flétries, sa grandeur impériale.

       Le bateau blanc et bleu qui fendait l’onde glauque d’un paysage à l’abandon, emportait la famille, se jouait des canaux, des lacs et des écluses.

Par ses hublots brillants, des regards curieux tentaient de percer, en vain, la ténébreuse âme slave et essayaient d’apercevoir, tout aussi vainement, la faucille et le marteau oubliés sur le fronton de quelque Maison du Peuple.

       L’agrégé lisait, photographiait des ponts !

      A l’ombre des jeunes filles en fleurs, la Comtesse surveillait sa couvée, un rien de nostalgie dans les yeux.

Le temps passait au fil de l’eau comme le coton le chas de l’aiguille. D’églises en couvents, de canaux en écluses, la croisière s’alanguissait.

Déjà, au loin, Moscou se profilait.

  La place rouge de sang, belle, mythique, était-ce enfin elle ?

Et le mausolée de Lénine momifié, déserté par les longues files immobiles qui défilent, maintenant, devant des os millénaires, nouvelles reliques empruntés, modernité et perestroïka obligent, à un cadavre obscur, un de ceux peut-être  qu’a semé le Tsar Pierre et sa Violente Lignée, sur le chemin des règnes  et pour leur seule gloire, était-ce bien lui ?

     Et le Kremlin, avec sa cloche qui n’a jamais sonné, son canon qui n’a jamais tiré, son président qu’on ne doit pas photographier et sa beauté, malgré tout, majestueuse, insolente, était-il si bien gardé ?

     Et le Mont des Moineaux envahi, le jour par des mariées, toutes blondes et diaphanes, liées pour la vie à des tsarévitchs gorgés de vodka, et colonisé, la nuit par une meute de motards américanisés à la coke, était-ce la nouvelle image du peuple russe ?

     

        Christian, sous la clarté qui tombe des étoiles rouges, parle à Kléber qui ne verra jamais la Russie Soviétique sauver le genre humain ! Il ne voit pas, les trois compagnons, un peu éméchés, qui lui barrent la route et le bousculent en riant ; son  regard dirigé vers les cieux, il parle :

 

 

« Mon cher père,

 

Qui sait comment s’écrit l’histoire ? Je confie cette lettre aux vents qui soufflent des pays baltes et vont se perdre aux confins des monts Koriakski pour que tu saches que nous sommes près de toi, que nous n’avons jamais été si près de toi !

Finalement ce n’est pas du tout ce que tu pensais. Comment te dire cela ? Comment ?

Mon esprit est embrouillé, terriblement embrouillé, tu ne peux pas savoir ; je croyais que tu étais la sagesse et je me rends compte que nous étions fous ! Devons-nous nous faire l’aveu que nous nous sommes trompés ? Si je ne souhaite pas que nous nous accusions d’aveuglement c’est pour continuer à honorer ta mémoire, mais, cependant, mon cher père, le paludier de Guérande ou l’ouvrier de Renault auraient-ils été plus clairvoyants que nous ?

Que te dirai-je lorsque j’aurai trouvé la croyance d’une nouvelle vie où je te retrouverai ? Tu m’accueilleras avec ce regard que seuls tes yeux, à l’ombre de tes paupières lourdes, savaient rendre tendre quand tu lissais de ton index recourbé le côté droit de ta moustache grise. Tu auras, encore, chevillé au corps, l’amour de la justice, de l’humanité et de la liberté et pourtant, comment te pourrai-je avouer que la pauvre Russie est, à ce point, sinistrée ? Nous pensions que l’idolâtrie donnait des armes à la calomnie et tu me disais de donner du temps au temps ; il te suffisait de sentir, au fond de ton cœur, la force de défendre jusqu’à la mort la cause du peuple pour te laisser aveugler… O, mon père, que de cadavres entre nous, que de belles idées à jamais perverties ! Je songe à nos dimanches et ne garde de ces moments intimes, que ce mot « Humanité » !»

 

Sur l’échelle branlante aux barreaux fracassés, les fantômes muets ne cessent de monter ; la longue litanie des idéaux bafoués a eu raison des bonnes volontés.

Du clocher de l’église, une voix caverneuse, sans cesse, psalmodiait.

 

Croisière sur le Danube

 

Premier jour de la croisière, mon ami,

 

« Les bateaux de la compagnie sont bien aménagés, la cuisine y est fort bonne et ils possèdent des cabines confortables » écrivait en 1933 un de ces voyageurs qui entamait l’interminable descente du fleuve Danube à bord d’un bateau à vapeur. Ce soir du 13 septembre 2010, je peux faire mienne cette appréciation même si la cabine est devenue une vaste chambre et même si le bateau va remonter le fleuve de la puissance de ses 2400 chevaux-vapeur.

Ah, mon ami, nous avons pris, Cécile et moi, avec soulagement, possession de notre cabine après une longue journée. Tu sais à quel point, toi qui voyages beaucoup, ces moments sont fastidieux et la dose de patience qu’il faut avoir pour passer tous les obstacles qui entravent le chemin vers le plaisir.

 

La journée s’irisait sous les rayons obliques d’un soleil en fin de course, quand notre équipée, commencée le matin à 5heures à Roissy, s’éternisait sur de longues lignes droites à travers le delta en friches. Quelques temps auparavant, l’aéroplane qui atterrit en cahotant sur la piste rugueuse de l’aéroport de Constanta (prononcer Constanza) nous délivrait enfin de ces longues heures passées, coincé dans un siège étriqué de ce charter. Nous étions en Roumanie, début de notre aventure.

J’ai déjà décrit mon étonnement devant ces grands oiseaux de métal, volant aussi bien que l’oiseau du ciel, mais là où s’arrête la comparaison c’est quand tu réalises la dépense inouïe d’énergie qu’il faut déployer pour que ce vol puisse s’accomplir et qu'alors  tu admires l’extraordinaire savoir de l’oiseau qui utilise les forces de la nature pour un vol économe et sublime.

 

Grise la piste où nous atterrissons, gris le temps, gris les premiers pas sur un tarmac où les herbes hautes ne parviennent pas à dissimuler à nos yeux les carcasses des avions de chasse Mig abandonnés dans des blokauss à ciel ouvert.

C’est par un musée archéologique, seul vestige d’un passé qui fut brillant, que nous finîmes la visite de Constanta. Le voyage s’annonçait culturel, nostalgique et plein de curiosités où il me sembla que notre jeune guide assurément passionnée et 

 

compétente s’attardait un peu trop à mon goût à la période « communiste » pour expliquer le dénuement de ce port qui connut la gloire au temps des romains. Le Glycon, créature au corps de serpent, à tête de bovin avec des oreilles et des cheveux humains et dont la queue se termine par le toupet d’une queue de lion, gardien de la famille et du foyer, trône dans un coin du musée, symbole de l’antique Constanta.

 

C’est une navigation de nuit qui nous permet de prendre, enfin, un repos bien mérité.

 

A demain, je te narrerai la promenade en bateau sur le delta.

    

Mon ami, deuxième jour de voyage.

 

Avant de partir de Constanta, nous fîmes un promenade au lever du jour sur le delta.

Nous naviguions dans un solide bateau sur un bras liquide du delta et pendant que cliquetaient les appareils photographiques, que les zooms plaçaient les yeux au plus près de la faune aquatique, je m’imaginais, sans peine, la vie dans la forêt qui nous entourait, au début du siècle dernier.

    

       Un paysan, sa hache jetée par-dessus son épaule recouverte par une peau de mouton serrée à la taille par une ceinture de gros cuir, sa femme, petite et déjà ridée par la vie rude qu’ils menaient, tirant derrière elle, au bout d’une corde, la truie qui était leur seul bien et leurs deux enfants, une petite fille qui trottinait sur ses petites jambes rougies par le froid et que poussait, de temps en temps, pour rester au contact des parents, un garçon déjà robuste et amical.
Ils évitaient des tas d’arbres dépouillés de leurs écorces, couchés dans l’eau croupissante dans un amas de branches jaunies et empruntaient des petites sentes, à peine visibles, pleines d’eau et qui se tordaient dans toutes les directions. Le garçon, derrière, suivait avec peine chargé d’une lourde gibecière pleine de nourriture pour une semaine et son souffle se faisait plus court et sa gorge le brûlait comme s’il venait d’avaler une lampée de pur alcool.

       Le paysan connaissait chaque arbre, il avait grandi avec eux, il connaissait chaque laie, il les avait parcourues enfant. Il  choisissait les plus beaux spécimens de cette forêt humide pour gagner sa vie et les abattait avec amour avec sa fidèle hache. Je les accompagnais, doux rêveur éveillé, dans cette quête. J'en épousais les dangers, les duretés, l'infinie destinée...

 

        C’est un cri qui me rendit à la réalité. Cécile était blottie contre moi et je sentis alors l’humidité qui nous entourait, le froid liquide qui nous enveloppait ; je me serrais contre elle pour regarder le vol de pélicans que nos compagnons de voyage mitraillaient de leurs appareils photographiques tous zooms déployés. Sur quelques arbres nus, toute une volée de corneilles s’agitait et croassait son lugubre chant et devant le bateau les hérons blancs, ailes déployées, pattes étendues, volaient de souche en souche par petits bonds gracieux.

Sur ces rives, d’innombrables pêcheurs sortaient d’improbables fritures mais leurs gestes ancestraux faisaient penser plus à un rituel qu’à une pêche pour se nourrir.

Après une nuit à bord, nous devrions atteindre, demain, Oltenita d’où nous irons visiter Bucarest.

 

Je te raconterai, mon ami, la découverte de la capitale de la Valalchie fortement marquée par l’occupation turque.

A demain.

 

Jour trois du voyage.

Mon ami,

 

« Mon cœur est comme la nature ou plutôt réciproquement. »

La nature, écoute ma plainte, est abîmée, asservie, condamnée aux caprices et mon cœur ballotté, déchiré par la démagogique certitude d’un discours convenu.

        Valachie, Valachie, morne plaine ; un vent de tristesse souffle sur les friches qui virent passer les diseurs de bonne aventure, les négociants d’idées bonnes à perdre, les vendangeurs de rêves, les fanatiques de l’ordre, les voleurs d’illusions, les fossoyeurs d’amours. Cependant, est-ce une raison pour avoir la mémoire si courte ? Bucarest est-elle la victime du seul sinistre Ceucescu ? J’ai entendu qu’il avait fait démolir les vieilles masures traditionnelles et que nous, pauvres touristes ne pourrions plus voir les vestiges de ce passé ; il est de bon ton de louer les grands travaux du baron Haussman qui fit détruire des quartiers entiers insalubres de Paris pour y loger la bourgeoisie dans de beaux immeubles mais, si d’aventure un homme d’état devenu dictateur permet à des mal logés d’avoir accès à un confort minimal, c’est une tare qui fait ricaner ceux qui, chez eux, n’ont de cesse d’améliorer leur confort jusqu’à l’inutile.

  

 

Bucarest est triste, c’est vrai mais elle ne doit pas être comparée aux autres capitales qui ont le privilège de se trouver sur le cours d’un fleuve et pas n’importe quel fleuve. Il faut savoir qu’elle devint capitale de la Roumanie unifiée en 1848 après une guerre russo-turque dévastatrice alors que Vienne, par exemple, prend son essor sous les Habsbourg dès le XIII° siècle.

         Le choix par Clio de nous faire visiter une église orthodoxe, même si c'est le siège du chef de l'église roumaine, au lieu de l’imposant Palais du Gouvernement qui fut sous Ceucescu la Maison du Peuple et qui sera, à n’en pas douter, par son architecture, son gigantisme, un passage obligé pour tout visiteur, est incompréhensible, ou bien à considérer, que comme il s’agit d’un monument de l’époque « communiste »  c’est … C’est quoi, au fait ? A ce sujet il n'est qu’à évoquer la moue d’écoeurement de ceux qui prononcent le mot pour en saisir toute l’horreur. (il faudra qu’un jour je te dise ce que je pense de ce qualificatif apposé à tort à tout propos)

 

     Valachie, Valachie, bout du monde et immense friche! La poussière des épis qui asséchait les gorges dessèche les cœurs. La vaste plaine se couvre d’impatience quand la glaise attend le futur potier et où la chaleur des fours collectifs où coulait l’acier cupide s’est éteinte à jamais. Il y a aussi ces vergers où j’imagine les pampres mûrs, le cheval qui trotte devant la carriole, tous derrière et lui devant, nos frères de souffrance serfs toujours, pauvres hères battus, méprisés et vaincus, pauvres soldats mourant pour des idées, trahis par la suffisance  de hiérarques corrompus.

      Et la terre qui souffre, Tsiganes, Romanos, Gitans, cette terre d’accueil vous affame et affame vos enfants, vos femmes et vos vieux. Vignes abandonnées, immeubles délabrés, les nouveaux seigneurs vont en Amérique copier la mode qui fait des dollars. Et l’on trouve encore et encore l’occasion de dire que ce sont d’anciens communistes, ainsi l’histoire bafouée trompe son monde abruti. Le communisme est une belle idée et celles propagées par ces apprentis sorciers, ces vautours, ces barbares n’ont rien de commun avec elle, ne pourrait-on cesser de la travestir, la diaboliser?

 

Je remonte le Danube et laisse en Roumanie l’usure d’un temps révolu. Que sont les barbares devenus ? Chiens avides, tireurs d’épingles, bouffeurs de vie, élagueurs et monstres cacacoliques.

D’un côté l’intense complexité d’une nature libre, de l’autre l’assurance sabrée de discours convenus. Tu comprendras, mon ami, que je sois un tantinet amer et que je pense que  

l’extrémisme, dans lequel on m’enferme à tort, est plutôt du côté de ceux qui l’exècrent. Combien de fois me suis-je tu par amitié ou par amour, moi seul le sais !

 

Trois mille ans de luttes intestines, de chaos éperdu, de famines et puis la certitude brute que ce sont toujours les mêmes qui paient, les mêmes qui souffrent, les mêmes qui sont bâillonnés.

Allons mon cœur n’est pas si malléable, il faut le comparer à ce fleuve turbulent, à cette rude campagne de Haute-Provence où j’aime vivre, cherchant dans le passé la force d’avancer malgré les importuns mais je ne vois pas l’humanité progresser, qu’elle disparaisse un jour, n’a pas grande importance.

Et puis tant mieux si je retiens de ces années de flammes, la joie de ces enfants chantant à pleins poumons et défilant comme un seul homme; sur leur petite poitrine où bat leur cœur sincère le petit foulard rouge dessine l’espérance, un immense espoir a grandi avec eux et s'il furent trahis, que leur joie ne leur soit pas otée.

Tant mieux, si pour un temps, ils sont tous allé à l’école et ont mangé à leur faim.

Et si enfin adultes ils se sont battus et sont morts, leur vie a eu un sens, ils l’auront bien vécue. Pour leurs héritiers, car comme les ouragans passent et se déchaînent, après ces durs moments viendra la paix sereine pour tant que les censeurs, sur leur dogme campés, ne forcent pas le trait pour encore les tromper.

 

Demain nous atteindrons la Bulgarie.

Te dirais-je que le repas que nous prîmes au restaurant du bateau fut, comme à l’ordinaire, savoureux et convivial. Nous y bûmes du vin d’Alsace et dégustèrent de délicieux mets préparés par un chef français ! Tu vois mon ami, la vie continue ! Ce n’est peut-être pas celle que nous souhaiterions dans nos rêves mais les rêves ne sont-ils pas que des images confuses, singulières et qui ne méritent pas que l’on s’y attarde trop ?

A demain, mon ami, t’écrire m’a fait un bien immense !

 

Quatrième jour, bonjour mon ami,

 

      Que reste t-il de cette matinée ? L’impression d’avoir été dupé. Le programme prévoyait la visite d’un des plus beaux tombeaux thraces, célèbre pour son architecture et son décor sculpté. Au petit matin nous prîmes le bus pour, non pas nous rendre sur le site prévu mais, pour aller visiter une église troglodyte ! Cela ne valait pas le long déplacement en bus et nous aurions gagné à visiter Ruse (Roussé) que nous ne vîmes qu’en passant à travers les vitres du véhicule.

Ruse, où nous avions passé la nuit à quai après, déjà, un long voyage, par la route, entre Bucarest et Giurgiu et la traversée du Danube qui nous permit de toucher la terre bulgare. Cela faisait beaucoup de route pour une croisière sur le fleuve mais, entre deux moments de somnolence, nous vîmes d’agréables paysages, nous traversâmes des villages déserts mais cela nous rompit les reins !

 

          « Comme ville portuaire sur le Danube, Roustchouk ( nom de Ruse en 1905) avait eu une certaine importance dans le passé. Le port avait attiré des gens de partout et il était constamment question du Danube. On parlait des années où le Danube gelait, des traversées qu’on faisait en traîneau sur la glace, pénétrant le territoire roumain ; des loups affamés talonnant les chevaux attelés aux traîneaux jusqu’à Giurgiu. On parlait sept ou huit langues différentes » a écrit Elias Canetti qui naquit dans ce port en 1905 et qui obtint le prix Nobel de Littérature en 1981.  Dans Histoire d’une jeunesse, la langue sauvée,et Histoire d’une vie qui sont une réflexion politique, philosophique, historique et un témoignage personnel, Canetti raconte le dernier éclat d’une culture qui brilla de tous ses feux à Vienne entre les deux guerres.

 

            Nous n’avons pas rencontré l’histoire et nous nous sommes contentés comme cela est inévitable dans cette sorte de voyage d’en percevoir quelques infimes odeurs, quelques impalpables ambiances, le temps de tourner la tête à gauche ou à droite pour apercevoir, du moins le croit-on, la statue du héros local et dans ce cas précis il s’agissait de la femme, de la mère la patriote  Tonka Obretenova ( Baba Tonka) qui faisait des enfants pour les envoyer à la guerre ; je dois te dire, mon ami, que l’idée même qu’une mère puisse mettre au monde une progéniture pour qu’elle devienne de la chair à canons me glace d’effroi et tu me permettras de ne pas adhérer, une fois encore me diras tu mais qu’importe, à ce geste « héroïque ». Parole de guide ! De toi à moi, cette intention qu’on lui prête n’est sûrement pas la réalité, ce que l’on sait c’est que ses quatre fils sont morts en combattant ou ont subi l’exil.

 

             C’est Canetti, encore, qui écrit « A Roustchouk, hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des sépharades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes…Il y avait, aussi, des Russes, peu nombreux il est vrai ».

 

              Mais revenons à notre chapelle troglodyte. Dans le méandre d’une jolie rivière qui me fit penser à notre Verdon, une falaise recélait le « trésor » du lieu. Il s’agit, en somme, d’une grotte dans laquelle on pénètre par une faille dans le rocher et dont le plafond s’enrichissait de fresques religieuses. Lesquelles, même si elles n’avaient rien de comparable avec celles de la chapelle Sixtine, arrachèrent des cris d’admiration à nos compagnons. Ils les détaillèrent à loisir tandis que nous prenions des photos sur le balcon qui dominait la rivière.

L’UNESCO les classa ; je n’en ferai aucun commentaire.

 

               Sais-tu qu’à mon grand étonnement, j’éprouvais un plaisir non dissimulé de retrouver notre bateau, son confort, son asile. La navigation qui s’en suivit fut un réel bonheur car, séchant sans vergogne la conférence donnée par notre guide dans le petit salon, je profitais pleinement des paysages qui défilaient, j’en profitais pour écrire, lire et rêver !

A ce sujet, feuilletant une anthologie de la poésie française, celle de feu le président Pompidou, que m’avait offerte un ami qui passa trop vite dans ma vie, je m’aperçus avec- je cherche le mot convenable- stupéfaction (c’est le plus politiquement correct que j’aie trouvé) qu’il réussit à y caser plus de soixante poètes sans évoquer, une seule fois ARAGON ! Bien entendu n'y cherche ni Prévert, ni Char, ni Audiberti !!! Et il se justifie dans un chapitre intitulé « les poètes » de la place qu’il leur fait ou ne leur fait pas et dit n’avoir rien à dire de la poésie avant le XIV°siècle( Guillaume IX, duc d’Aquitaine XI°,Chrestien de Troyes XII°, Jean de Meung laïque militant…) !  Je sais, tu me diras qu’une anthologie est un choix personnel, c’est sa définition mais tu ne m’empêcheras pas de penser qu’il y avait du rejet chez cet homme là de poètes -j’ai failli dire poésie - engagés qu’il semblait ne pas aimer.

 

Cela nous a menés bien loin du Danube. Pas sûr! Le fleuve est un poème en lui-même et il n’a pas fini de charrier, mêlés au limon, les rêves du monde.

Demain nous naviguerons tout le jour, nous franchirons les Carpates par cinq défilés entre Serbie et Valachie, ce sont les fameuses « Portes de fer ». Je vais en profiter pour faire le point sur ce que j’ai vu et entendu.

 

A bientôt mon ami.

 

 Jour cinq de la croisière, bonjour mon ami,

 

             Nous voici en Serbie et, dois-je le dire ainsi, un certain malaise de penser que nous risquons de croiser des tortionnaires violeurs et assassins. Mais baste, nous savons tous les horreurs auxquelles se sont livrés les soldats serbes et, à tous les coins de rues, la Serbie montre ses muscles  et le monument de la reconnaissance à la France dans les jardins de la forteresse de Kalemegdan, œuvre du sculpteur croate Ivan Mestrovic et qui représente une femme « dans toute sa puissance » (le socle de la statue est orné de bas-reliefs  représentant des scènes de la Grande guerre et d'une inscription : « Aimons la France comme elle nous a aimés ») est impressionnante, massive, menaçante. 

            Les stigmates de la violence sont encore visibles, en ville, car pendant la guerre du Kosovo en 1999, l’OTAN bombarda le centre ville et provoqua de nombreux dégâts sur les ponts enjambant le Danube et plusieurs ministères, l’immeuble de la radio télévision, des hôpitaux, l’hôtel Jugoslavia, l’ambassade de Chine… Le comble, c’est que les Américains achètent les décombres pour une bouchée de pain et les reconstruisent à leur profit ! Non, je t’assure que je ne me moque pas de toi ; nous avons « visité » la colline des millionnaires où Berlusconi, la veuve du dictateur Milosevic et d’autres tout aussi recommandables ont leur somptueuse villa protégée de même que Michel, l’héritier de la couronne. La Chine y reconstruit son ambassade sur un terrain donné en compensation.

       Nous avons fait un tour à la cathédrale St Sava, ce saint ayant été le fondateur de l'Eglise orthodoxe serbe ; elle a été édifiée à l’endroit où, d’après la tradition, Koca Sinan Pacha brûla en 1595 la dépouille de ce dernier. Elle a été conçue dans un styleserbo-byzantin, avec ses quatre clochers hauts de 44 mètres. La coupolecet la croix principale d'une hauteur totale de 82 mètres, permet ainsi à l’église d’être bien visible dans le panorama urbain de Belgrade. Extérieurement terminée, elle est en travaux depuis 1939 mais on a pu "admirer" les échafaudages qui la recouvrent.

 

              Dans la forteresse Kalemegdan, nous avons visité deux églises. Dans la deuxième, la chapelle St Petka, décorée de mosaïques contemporaines, une charmante jeune fille remplissait des bouteilles en plastique d’eau miraculeuse qui sortait du rocher. A ce breuvage béni, nous préférâmes une bonne pinte de bière locale, mais chut, sacrilège...L'autre église, par ses deux lustres qui pendaient au-dessus de nos têtes, était la preuve manifeste de l'ignoble implication de l'église orthodoxe serbe dans le conflit avec les Kosovars musulmans; dans ces lustres, la verroterie était remplacée par des cartouches en cuivre de toutes les tailles; l'ensemble était harmonieux mais, la surprise passée, on était absolument écoeuré de penser que ces futs de kalachnikov, de mitrailleuses, de fusils de snipers avaient contenu les balles qui avaient tué des femmes et des enfants, haché leur chair, explosé leur vie. L'église a caché longtemps les criminels de guerre, elle continue à le faire et viva la vida.

 

              Je te ferai grâce de l’épopée de l’après-midi où nous fîmes trois heures de bus pour visiter le monastère de Krusedol qui n'est qu' une grande ferme de rapport qui possède des peintures murales assez mal conservées et qui n’emportèrent pas ma complète adhésion.

 

             De Sremski Karlovci je ne te parlerai pas du séminaire orthodoxe que nous avons longé mais je me souviens de la Fontaine aux Quatre Lions puisqu’il faut bien avoir des repères dans ces sortes de voyages et on a les repères que l’on se choisit, n’est ce pas ?

Notre journée se termina à Novi Sad où nous retrouvâmes le M/S Vivaldi, notre hôtel flottant.

 

A demain.

 

 

Sixième jour, bonjour mon cher ami,

 

             La puszta (prononcer pousta) hongroise nous fait entrer dans le pays des légendes, le pays des invasions, le royaume des bergers et des cavaliers.

Cette immense plaine, nous l’avons traversée trop vite, de jour et de nuit mais nous avons eu le temps, lors d’une escale, d’en voir quelques aspects : il ne s’agit pas vraiment d’une steppe puisque cohabitent bourgs isolés entourés de cultures vivrières, vergers, céréales et espaces incultes dévoués à l’élevage mités par des bois de feuillus. Le regard, dans cette immense plaine sans horizon est arrêté par des taillis jaunis, des bêtes à cornes longues écartées et à robe blanche, et par des abris bas au toit de chaume.

  

             C’est au milieu de rien que nous trouvâmes une ferme traditionnelle vivant d’agriculture et d’élevage et qui s’est diversifiée en accueillant des visiteurs pour leur présenter un spectacle équestre car la tradition du cavalier hongrois, habile acrobate, perdure malgré le temps qui passe et la modernité qui aplanit tout.

             Quand nous arrivâmes, escortés par un cavalier qui faisait claquer un fouet au-dessus de sa tête, les corps de ferme s’arrangeaient en un U qui s’ouvrait sur la puszta. En matière d’accueil et de bienvenue, nous eûmes droit à une tranche de pain tartinée de saindoux parfumé au paprika, ces petits poivrons que nous avions eu l’occasion de voir sécher entiers et en guirlandes sur les façades des maisons ou carrément par terre, arrosée d’un verre de vin.

             Bâtiments de ferme, granges, écuries, bergeries s’organisaient autour de la cour et de son puits (l’eau affleure le sol dans cette vaste plaine). Dès lors ce ne sont que pistes, clôtures, pacages, vastes étendues où se perdent le regard et l’esprit qui s’échappent facilement dans cet environnement que l’on peut qualifier de sauvage mais dont on peut aussi se sentir prisonnier.

             Le spectacle équestre de ces bergers sur leurs chevaux dressés suffisait à faire comprendre que la seule liberté de ces cavaliers était de partir au grand galop dans cet infini, les claquements du fouet résonnant comme un défi, défi à la nature hostile, défi au ciel immense, défi à la solitude.

             Le coucher de soleil qui nous raccompagna fut un grand moment de sérénité : la lune pleine et blanche dans son ascension et le disque rouge du soleil qui descendait vers l’horizon plat se faisaient face et je ressentis, en cet instant, comme un arrêt du temps : ces cavaliers hors du temps pour toujours vivent dans un espace temps que nous avons oublié mais qui rythmait la vie de mes ancêtres du lever du jour à son coucher.

 

            Hier, sachant que j’aurai, aujourd’hui, tout loisir de t’écrire car, hormis l’escapade à Kalocsa, nous naviguerions de cesse, j’avais gardé notre visite à Novi Sad.

Novi Sad, en Serbie, est une ville très intéressante et très jeune. Nous avons été frappés, Cécile et moi, par la taille élevée de la grande majorité des jeunes serbes et en particulier celles des filles. Tu sais notre ressenti sur les graves évènements qui ont marqué cette région et bien, à Novi Sad, les signes en sont encore visibles et si certains ponts bombardés par l’OTAN ont été reconstruits, d’autres portent encore les stigmates de la répression.

           

                 Novi Sad étant une ville nouvelle, notre guide qui connaissait parfaitement son boulot, nous conduisit tout de suite dans la zone piétonne qui menait à la place de la Liberté et, dans ce petit périmètre, nous passâmes un très agréable moment.

Les rues étaient balisées par des étals de livres et l’ambiance jeune donnait un petit air de printemps à cette fin de journée d’automne. Les terrasses des cafés colonisaient ces petites rues leur donnant un air de fête permanente. Sur la place de la Liberté, une cathédrale catholique face à la mairie et des façades baroques peintes de couleurs vives formaient un écrin à ce rectangle pavé. Nous mettons, nous dit notre guide, nos pieds dans ceux d’Albert Einstein. Et, Cécile aurait tendance d’ajouter dans ceux de Mileva Maric l’épouse d’Einstein !

Novi Sad où ils habitèrent de 1905 à 1907 après leur rencontre à l’école Polythecnique Fédérale de Zurich où elle se trouvait être la seule femme !

Tu sais, mon ami, que certains pensent, je suis de ceux-là et Cécile la première, que Mileva a tenu un rôle important dans la genèse de la théorie de la relativité qui valut à Albert seul, le prix Nobel. Des dates de leur histoire rendent plus que plausible l’influence de cette mathématicienne et physicienne qui a interrompu ses études pour avoir ses trois enfants ce qui lui valut de ne jamais avoir son doctorat.  En 1914 ils se séparèrent et elle resta seule avec ses trois enfants pendant qu’Albert obtenait un poste de chercheur à Berlin où il reçut le Nobel en 1921.

         La chance, mon ami, la chance de se trouver au bon moment au bon endroit ! Parles-en au petit indien, à la petite somalienne, au garçonnet des favelas brésiliennes !

 

          Mais laissons, derrière nous, le terrain de jeu des Huns, des Avars et autres Magyars pour voguer, car je n’oublie pas que nous sommes sur le beau Danube, vers Budapest, la capitale dont j’aurai beaucoup à dire demain et sur laquelle je me fais beaucoup d’idées.

A demain, ami.

 

Nous quittons, cette nuit, la puszta telle que la nature l’a voulue, mystérieuse et immense.

La nature  peut-être si bonne qu’elle tourne à notre plaisir certains de ses phénomènes. Par exemple, cette nuit il a plu à verse et je voyais, de ma cabine, les rives du Danube comme de vieux murs moussus tout dégoûtants d’eau et j’entendais le murmure du courant glisser sur la coque du Vivaldi. De la rive, le promeneur solitaire pouvait voir flotter, sur l’élément liquide, des lampions alignés et des ombres mouvantes derrière les grandes baies ; j’avais l’habitude de dormir avec la baie de notre chambre grande ouverte mais ce soir, la pluie m’en empêcha et je me résolus à observer les changements de couleurs et de formes qui défilaient à la vitesse du navire. Demain nous serons à Budapest.

  

Jour sept de la navigation, bonjour mon ami,

 

                Budapest est la charnière de cette longue et passionnante remontée du Danube.

Avec Budapest la Hongroise on entre, sans transition dans l’empire danubien où, pendant six siècles et le double d’invasions et de colonisation, les Habsbourg ont imposé leur domination.

Tout le monde sait que cette capitale est le fruit de la réunion de deux villes : Buda sur la rive gauche et sur la colline dominant Pest (dire pecht) sur la rive droite et dans la plaine. En 1873 s’y adjoindra la commune d’Obuda.

Belle ville ! La matinée fut consacrée à la visite de Buda. Nous avons traversé la colline du château du bastion Fehervar à la barbacane d’Esztergom, jusqu’à l’église st Mathias que nous avons visitée parmi de nombreux touristes.

A Pest, l’après-midi, nous avons vu le bâtiment impressionnant du Parlement, la basilique st Etienne et la place des Héros où d’imposantes statues racontent l’histoire de la Hongrie.

Cette ville comme toutes les capitales déjà traversées, a un réseau de tramways très important et si la ligne 19 sur le bord du Danube a conservé ses anciens wagons d’autres lignes sont très modernes et on regrette, en les voyant, que nous n’ayons pas eu, en France, l’intelligence de garder les nôtres ! Nous les avons détruits à grands frais et maintenant nous les reconstruisons toujours à grand frais, cherchez l’erreur !

 

             Sur les bords du fleuve, une sculpture honore les Juifs que, entre décembre 1944 et la fin de janvier 1945 dans des razzias nocturnes, furent arrêtés dans le ghetto ainsi que les déserteurs de l'armée hongroise ou ennemis politiques et exécutés le long des rives du Danube et dont les corps ont été jetés dans le fleuve. Une plaque commémorative a été posée le 16 avril 2005 en bordure du fleuve et des sculptures de chaussures posées là, comme si on venait de les quitter, attendent depuis, leurs propriétaire. Émouvant !

 

              Après cela, oserai-je te dire que nous fîmes les voyeurs dans des Bains puisque Budapest est une grande cité thermale ; cela ne présente aucun intérêt mais cela fit partie de cette longue après-midi qui se termina, pour Cécile et moi, par une promenade pour rejoindre le quai où stationnait notre bateau en passant par les halles de la rue Vaci, presque désertes puisque nous y parvînmes à la fermeture.

Demain nous changeons encore de pays, la Slovaquie nous attend et nous l’attendons.

Patiente donc encore une nuit que je te souhaite douce pour savoir ce que nous y ferons, ce que nous y verrons, ce que nous en retiendrons. J’ai, par avance, l’idée que je ne serai pas déçu par Bratislava ; c’est le genre de pronostic qu’il vaut mieux éviter mais je persiste et signe.

A demain, donc, mon ami.

 

 

Huitième jour de navigation, bonjour mon très cher ami,

 

                  La nuit fut longue ! Je me réveillais plusieurs fois. Tu sais que j’aime dormir la fenêtre ouverte et sur le bateau la baie vitrée béante laisse entrer les bruits de la nuit mais aussi les lumières et, cette nuit, nous franchîmes des écluses, d’imposantes écluses illuminées.

Au matin, quand nous descendîmes Cécile et moi, au restaurant pour prendre notre petit déjeuner, nous butâmes sur un flux de passagers qui montaient sur le toit terrasse du bateau. Nous les suivîmes. Nous y retrouvâmes nos amis Edwige, Espérance, Christian et Jean qui attendaient que le bateau entre dans une écluse gigantesque. Un train de péniches descendant quittait le bief inférieur où nous nous apprêtions à pénétrer. La manœuvre s’éternisant, nous descendîmes prendre notre petit déjeuner dans une salle de restaurant pratiquement vide.

   

                  Le petit déjeuner est un moment agréable de la croisière. Nous prenons, chez nous, des petits déjeuners toujours   trop rapides, si bien que là, nous prenons tout notre temps pour un en-cas copieux et gourmand. Nous avions tout le temps de traîner dans le restaurant car nous ne devions accoster que tard dans la matinée devant Bratislava, la capitale de la Slovénie, l’ancienne Presbourg sur les contreforts des Carpates.

                  Tu connais l’histoire étonnante de cette ville qui fut la capitale de la Hongrie mais qui connut une longue histoire mouvementée comme toutes ces régions que nous venons de traverser. Pendant l’occupation romaine elle fut l’un des points cruciaux de la défense de l’empire; c'est ce que les historiens qualifient de Limes, c’est-à-dire une sorte de ligne Maginot, de Grande Muraille mais ce qui n’empêcha pas, à la chute de l’empire romain, au V°siècle, les invasions des Slaves, des Avars. Ce n'est qu’en l’an 1000 qu'une relative stabilité permit un développement économique et un statut politique.

Jusqu’au XVIII° siècle, à son apogée sous Marie-Thérèse d’Autriche, la ville s’enrichit de palais, manoirs, monastères et c’est à cette époque que fut construit le Palais Primatial que nous ne visitâmes, malheureusement pas.

Même si on signa le traité de Presbourg en 1805 entre la France et l’Autriche après les victoires napoléoniennes d’Ulm et d’Austerlitz, la ville avait perdu son aura lors du transfert de la capitale à Vienne en 1783.   

 

                  Notre bateau avait accosté sous ce pont asymétrique et nous le quittâmes pour aller visiter la ville provinciale. Nous arpentâmes les rues, fîmes une halte sur la place principale où je rencontrais un Napoléon en bronze accoudé à un banc public avec qui je tins un bref conciliabule, le temps d’une photo amusante. La bière était bonne à la terrasse des cafés, Jean et Christian pourront le confirmer.

Nous préférâmes, à la suite de notre guide, poursuivre la visite pour voir, à l’écart, une église étonnante : l’église bleue.  L’église Saint Elisabeth construite en style Art Nouveau dans les années 1907 et 1908, d’après les dessins du hongrois Lechner est en béton, céramique et est peinte en bleu. Tous les éléments sont pensés par l’architecte, aussi bien les gouttières décorées, que les bancs, la chaire, les radiateurs de chauffage central, enfin tout, vraiment tout.

C’est une vision vraiment surprenante qui terminait bien cette agréable après-midi.  Sais-tu que, nous étions là, vers 18heures, et qu’il y avait la queue devant le confessionnal ce qui, tu l’avoueras, devient de plus en plus rare chez nous, en France.

 

              Nous revînmes au bateau car nous devions appareiller, en fin de journée, pour l’Autriche.

Le repas du soir que nous prîmes vers 19h30, était à l’image de la journée, on nous servit du foie gras avec des figues fraîches !

Demain c’est Vienne, j’y viens pour la deuxième fois, à demain mon ami.

 

Neuvième  jour de la croisière, mon ami, bonjour !

 

            « Depuis que je m’étais retiré en bordure de la ville sur ma colline, Vienne était devenue mon domaine… Quand je revenais chez moi, tard dans la nuit, sortant de chez Véza, je ne prenais pas le métro, le moyen de transport le plus rapide, jusqu’au terminus Hütteldorf-Hacking. Deux lignes de tramway, proches de celle du métro, parallèles l’une à l’autre, parcouraient ces quartiers très populeux. C’étaient des lignes que je prenais,le parcours était très long, je descendais n’importe où en chemin quand l’envie m’en prenais et je parcourais en tous sens les rues sombres. » C’est Canetti dans les années 1929-1931 qui habitait Vienne et dont le fantôme me suit depuis Roussé.

 

             Vienne où nous venons de poser nos valises, si l’on peut dire car, le grand mérite de ce genre de voyage et non le moindre, c’est que tu n’as pas à défaire et à refaire, sans cesse, les bagages, ce qui est éminemment confortable.

 

              Vienne où nos premiers pas, nous les faisons en bus pour un tour complet du Ring qui donne une vue assez précise de la ville. Bâtiments somptueux, grandes places, façades gothiques, baroques, la brillante domination des Habsbourg trouve là un cadre idéal et une vitrine exemplaire. Les palais succèdent aux palais, les théâtres aux salles de musique et les façades sont de véritables trésors de l’architecture du XIX° siècle.

 

               La courte durée de l’escale ne nous permettra pas de visiter la ville et ses trésors et nous devrons nous contenter de la maison de Mozart, un musée glacé et impersonnel bien loin de l’ingénuité du jeune Mozart et de son génie musical et qui nous propose, derrière des vitres, des manuscrit du musicien, deux ou trois meubles dans un dédale qui n’évoque en rien l’inspiration et la folie musicale qui devait l’imprégner lorsque Mozart y vécut.

 

               Que dire enfin  de la visite nécrologique de la crypte des Capucins où sont enterrés, depuis 1633, la dynastie des Habsbourg. Des cercueils en étain bruni offrant des décors macabres dans une statuaire bouffonne. C’est, à l’évidence, l’heure la plus désagréable de ce voyage et je ne t’en parlerai pas davantage sauf pour te dire que la peste de l’étain est la seule qui puisse venir à bout de ces horreurs.

   

La visite du château de Schönbrunn, résidence d’été où le rococo s’impose face au baroque dépassé, n’égale pas celle de Versailles. L’intérieur mérite, cependant, d’être visité.

 

En soirée nous avons assisté à un concert. Soirée musicale réussie où nous écoutâmes surtout du Strauss et, tu t’en doutes, Le Beau Danube Bleu et la célèbre Marche de Radjesky.

 

 

Demain nous serons à Melk.  A demain donc..          

 

Dixième jour, bonjour mon ami,

 

                   Navigation sereine sous un ciel qui se couvre de nuages et une atmosphère automnale.

Sur les berges du fleuve majestueux surgissent derrière des collines verdoyantes de petits bourgs semblables à des cartes postales. Toutes les façades des maisons fleuries sont repeintes de neuf et devant les fermes, les instruments agricoles sont bien rangés ; l’ordre règne !

 

                  Pour profiter de la sérénité du paysage, je suis monté, avec Cécile, sur le pont soleil.

La plaisante vision d’une Espérance emmitouflée dans un vêtement chaud, les lunettes de soleil dérobant son regard aux rares promeneurs sur le pont, allongée sur un transat, la tête tournée vers le ciel et l’esprit vagabondant on ne sait où, correspondait à l’image qu’on se fait de celle que l’esprit tourmente ou que la paix habite.

Il faut dire que ce pont accueillait aussi bien les activités sportives d’une Edwige, que des jeux de société, que les fumeurs qui ne pouvaient « griller » une cigarette que là où la fumée emportée par le déplacement du bateau s’effilochait sitôt sortie des lèvres entrouvertes ou des narine dilatées, ou que les rêveurs qui rêvaient et les lecteurs qui lisaient. De là, la vue était imprenable sur les deux rives.

  

                    Nous fîmes escale au pied du village de Melk. L’abbaye bénédictine dressait majestueusement ses deux tours baroques et dominait la vallée.

De la visite, un long défilé de pièces décorées par un désigner contemporain, je ne retiendrai pas grand-chose sinon son aspect glacé qui ne rendait pas l’atmosphère de prière et de recueillement que l’on peut attendre d’un tel lieu, contrairement à ce que l’on ressent dans nos abbayes cisterciennes. Même la visite de la bibliothèque fut émouvante si l’on songe à tous les scribes qui se sont usé les yeux sur ces manuscrits mais qui fait regretter de ne voir qu’une salle sur les huit qui la composent. Il faut, cependant, noter la « pièce montée » qu’est l’église, véritable pâtisserie autrichienne où stucateurs italiens s’en donnèrent à cœur joie.

                   Melk, qui peut s’enorgueillir de posséder un tel monument ne doit pas être fière d’avoir abrité d’avril 44 à avril 45, une extension du camp de Mathausen et où 5 000 personnes environ perdirent la vie. Des bons esprits vous diront que les habitants ne l’avaient pas choisi puisqu’ils subissaient l’anschluss, c’est-à-dire l’annexion par l’Allemagne nazie de l’Autriche, rendu possible par un coup d’état du parti nazi autrichien en 1938 ! C’est le paradoxe du touriste qui ne voit qu’une partie de la vie.

 

                   L’après-midi  Dürnstein dans le défilé de la Wachau nous permit d’acheter des abricots sous toutes leurs formes : à l’alcool, en confiture, enrobés de chocolat… Dürnstein, d’après certaines chroniques serait à l’origine du qualificatif « bleu » que l’on donne au Danube. C’est l’explication la plus plausible, en tout cas celle qui m’agrée : le général Mortier de l’armée de Napoléon dut, le 11 novembre 1805 sur la route de Vienne, affronter l’armée autrichienne et la bataille fut rude au point que de nombreux cadavres de Français qui tentaient de traverser, flottèrent sur le fleuve lui donnant, à cause de leurs capotes bleues, l’aspect d’un fleuve bleu aux yeux des Autrichiens, bien sûr !

                  Nous parvenons à l’issue de notre croisière ; plus de deux mille kilomètres de navigation et demain ce sera Linz, puis Munich, Paris et retour à la maison.

Demain, mon ami, ma dernière lettre ; merci de m’avoir accompagné tout au long de cette découverte de cette Europe de l’Est qui ne fut pas épargnée par les drames et qui sait…qui n’en a peut-être pas fini.

A demain donc mon cher ami.

 

 

Mon ami,

 

              Voilà la fin du voyage. La dernière étape nous a conduits à Munich. Munich, un dimanche, en octobre, à dix heures, c’est le désert !

Une promenade au goût de fin de vacances.

Dans le centre ville peu de monde et pour cause, nous sommes tombés en pleine fête de la bière. Les rues sont vides car la nuit a été longue et arrosée.

Du calme de la rue, nous entrons dans un restaurant et sommes assaillis par le bruit insupportable de tablées de teutons vautrés sur des banquettes de moleskine, devant des choppes de bière et de victuailles.

               Tu comprendras, à mon ton, que nous n’appréciâmes pas du tout la chaude ambiance et que nous ne nous fîmes pas prier pour fuir les lieux.

Je ne jugerai pas de la pertinence de fréquenter ce genre de manifestation qui n’est pas ma tasse de thé, mais de surcroît, je n’essaierai pas de me faire une opinion sur le sujet n’ayant aucune envie de recommencer l’expérience et encore moins de l’approfondir.

Est-ce l’atavisme, mon éducation par des père et grand-père qui ont fait la guerre, les deux, mais ce pays et ses habitants ne me tentent guère.

La culotte de cuir et le chapeau à plume, non plus, tu en conviendras.

   

                    Je ne finirai pas cette relation de voyage sur une note pessimiste mais sur le bilan assumé d’une très agréable croisière en bonne compagnie.

Je suis un peu déçu de n’avoir pas assez vu de choses mais le temps nous manque pour réaliser nos rêves et passer nos envies, alors faisant, contre mauvaise fortune bon cœur, je dirai simplement, à la prochaine aventure ; c’est pour demain !

         

                   Au revoir mon ami, j’espère ne pas t’avoir lassé mais au contraire t’avoir intéressé quant à moi, cette relation quotidienne m’a forcé à un effort de mémoire pour mettre en forme toutes les notes prises au cours du voyage. Cette prise de notes accompagne mes voyages et me les rendent encore plus agréables.

A bientôt, mon ami.

 

En soirée nous avons assisté à un concert. Soirée musicale réussie où nous écoutâmes surtout du Strauss et, tu t’en doutes, Le Beau Danube Bleu et la célèbre Marche de Radjesky.

   

  Un mort en vaut un autre

Les nouvelles du front

 

En Côte d’Ivoire, même si les puissances occidentales n’ont pas l’air de se préoccuper des crimes commis au nom de la démocratie par tous ceux qui ont une arme : les militaires et les milices du Président élu Ouattara, les militaires et les miliciens du Président battu Bagbo et les mercenaires du Commandant IB (Ibrahim Coulibaly) qui combat contre Bagbo avec ses « Forces de Défense et de Sécurité Impartiale », anciennement « Force Invisible », sont des assassins, des pilleurs et des violeurs.

 

De chaque côté, les civils sont chassés et massacrés. Des voyous armés par les puissances occidentales exercent sur l’autre camp des représailles gratuites et aveugles. Si les informations qui nous parviennent sont réelles, et, malheureusement on sait que, souvent, elles sont sous évaluées, les armes, aux mains d’irresponsables font des ravages.

 

Le peuple ivoirien n’a pas la chance des rebelles de Benghazi et subit la haine tribale des clans en présence sans que cela nous émeuve beaucoup.

Bagbo, président respecté par une partie de la classe politique française se trouve être, aujourd’hui, un rebelle sanguinaire que l’on souhaite traduire devant le TPI (Tribunal Pénal International). Demain peut-être, Ouattara sera dans la même situation tant les pratiques de l’un ressemble à celles de l’autre.

 

Ivoiriens, Ivoiriennes débrouillez-vous, nous, nous sommes occupés ailleurs.
Il faut préciser, cependant que 10 000 soldats de l’ONU appuyés par Licorne, force militaire française de 500 soldats sont, depuis 2002, en Côte d4ivoire pour y protéger je ne sais quels intérêts. Les forces françaises sont chargées  d’assurer la sécurité des ressortissants français. Ivoiriens, Ivoiriennes, démerdez-vous! Depuis 2002, on sait qu’une partition du pays ne pouvait conduire qu’à ce genre de conflit surtout si on y ajoute le fait religieux, le nord musulman et le sud chrétien.

 

Depuis 2004, les partisans de Bagbo ont attaqué, à plusieurs reprises, la force Licorne. Au secours mon ONU que j’appelle en vain.

 

 

 

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