HOPITAL, JOUR 1
Tout à l’heure, le sol de ma chambre a tangué. J’ai crû que j’allais tomber mais ce n’était que l’effet d’un moment d’inattention, un de ces moments qui reviennent de plus en plus souvent peut-être parce qu’en vieillissant je me sens de moins en moins concerné par des tas de choses qui, il y a encore quelques mois, me paraissaient devoir faire partie de ma vie et sur lesquelles j’avais presque toujours quelque chose à dire. Je ne sais pas combien de temps s’écoula entre le début de cet étourdissement et ma prise de conscience. Sans doute pas plus d’une demi minute mais ce laps de temps me sembla peser aussi lourd qu’un siècle. C’était comme si un fer rouge avait fouaillé mes entrailles ou qu’une grosse boule de fonte s’était posée sur mon ventre et était remontée jusque dans ma gorge. Pourtant l’après-midi s’était bien passée. J’avais pris possession de ma chambre après quelques inévitables attentes pour satisfaire à l’administration de ces lieux où l’on soigne les corps sans trop se préoccuper des âmes mais où, il faut bien le dire, l’odeur de la mort rode et où chacun emporte, avec lui, toute la grisaille, l’angoisse au point que l’on se surprend à se demander si, tel ou telle fait son dernier voyage, vit ses dernières souffrances, entrevoit encore un semblant d’avenir. Parce qu’enfin, bon dieu de merde, quand le monde, autour de toi, s’agite, se passionne, se livre à l’ivresse de l’insouciance, toi tu en es réduit à compter les lames du store de la fenêtre de ta cellule où la maladie t’enferme pour ne pas sombrer dans la panique et le désespoir.
Ce n’est pas un palace, le lit est étroit, la table est de chevet, la lumière de néon et la vie sent la mort. J’ai ça dans la tête depuis plusieurs mois, pas comme une idée qui traverse l’esprit et que tu peux évacuer d’une pirouette en disant « qu’il faudra bien mourir un jour », non, mais une idée qui te suis jusque dans l’ascenseur, dans la posture de ceux que tu croises, dans le long couloir qui te mène à ta chambre, mais plus dur, plus cruel, dans le regard de ceux qui t’aiment. Tu aspires à un peu de fraîcheur, si près de la mer et si loin de la vie, d’un petit moment de repos, une pause dans tes noires pensées et tes sombres idées qui t’exilent, te bannissent si tu n’as rien ni personne pour te raccrocher.
Ta vie, c’est comme si, à l’issue d’un long couloir qui te mène sur la scène où t’attend un piano et le jury du concours, tu laissais choir ton porte-documents et que les partitions, toutes ces partitions que tu as mis des années à remplir, collecter, organiser, s’éparpillaient sur le sol et qu’affolé, tu n’arrives pas à les ramasser, les remettre dans l’ordre et que tu comprennes, soudain, que tu ne vas pas pouvoir jouer le prochain morceau, celui pour lequel tu t’es, toute ta vie, préparé à exécuter.
Le téléphone sonne ! 20h50 ! Merde, demain je dois prendre une potion à cinq heures ! Avant qu’il ne recommence à sonner, je vais me mettre au fond du lit, sous les couvertures, pour ne pas perdre complètement le sens des réalités : je suis là au milieu d’un amoncellement d’appareils modernes, de gens compétents, de personnels épuisés, de stagiaires dépassés, de praticiens engagés et de patients énervés. Dans la chambre à côté, règne la télé, le remède à tous les maux de la société pour autant qu’elle soit branchée et elle l’est.
Bonne nuit !