Petite réunion "d'amis"
J’entrais dans l’arène avec des extraits d’œuvres de René Char, Jean Genet et Jean-Baptiste Del Amo. La table rectangulaire présuppose un débat tronqué par les mini-débats qui prennent le pas sur la conversation. Un autre phénomène plombe la discussion, c’est la lecture magistrale de définitions sur la tolérance des philosophes, Comte Sponville et Spinoza.
S’ensuit une « encyclopédie » des problèmes de quelques participants, de ces problèmes qui les préoccupe parce qu’ils sont démunis et qu’ils souhaitent qu’on les fortifie dans leurs certitudes. L’un serait plutôt pour qu’on s’exprime sur l’homosexualité et prend appui sur un ouvrage que je me garderait de juger, ne l’ayant pas lu et n’ayant pas envie de le faire, et qui pose en préalable que l’homosexualité est « un problème », d’où sa pertinence supposée de faire exemple de tolérance ou d’intolérance ! On demande même aux deux médecins présents dans l’assemblée d’apporter leurs lumières sur le sujet, ce qui est la négation de l’attitude du philosophe qui doit discuter des principes et des causes ; s’engagerait-on dans l’idée que l’on devrait définir l’homme par sa sexualité ? Sans doute, pour certains, qui souhaitent que nous nous interrogions sur la pédophilie. Nous sommes bien loin du sujet me semble t-il alors et je décide de lire un texte de Genet ! Coup d’éclat incompris ou pris pour une manifestation de mon intolérance ?
Dans un silence, qu’à priori je qualifierai de respectueux, je lis un article de Genet en préface au poème qu’il dédicaça à Maurice Pilorge, assassin de vingt ans. Un silence de mort ponctue ma lecture pendant quelques minutes ; de toute façon le débat s’enlise sur le sujet des Roms.
J’avoue ne pas comprendre ! Si c’est le moment, pour certains de montrer qu’ils tolèrent les Roms c’est-à-dire qu’ils les supportent patiemment, pour d’autres que c’est comprendre leur situation et enfin, pour d’autres encore, que cela ne les intéresse pas, mieux que cela les gène et qu’ils n’ont qu’une envie, celle de ne plus être dérangés par ce problème, alors nous sommes dans un exercice politique non plus philosophique car à user trop de l’exemple concret on s’éloigne de la réflexion, de l’étude des principes et des causes et nous nous retrouvons dans la situation des « philosophes anonymes » comme il y a des « alcooliques anonymes » !
Ainsi, après avoir demandé si l’homosexualité est génétique ou hormonale, on se trouve dans la situation de se demander si les roms doivent être intégrés ou si nous devons accepter leur nomadisme. C’est un sujet à lui seul et à force de ne pas choisir avec assez de rigueur nos sujets de discussion, nous en arrivons, soit à discuter à la marge (ce fut le cas pour « la fin justifie t-elle les moyens ») soit à nous perdre dans des débats qui nous entraînent dans la discussion à bâtons rompus après le cours magistral de l’exercice toujours un peu factice de la « présentation » du sujet.
Si la tolérance ne consiste pas à tenir pour vraie n’importe quelle opinion mais à reconnaître à autrui la liberté totale de l’exprimer, elle en appelle à un peu de consensus sur la règle à suivre et, dans ce cas précis, j’avais crû comprendre que nous nous réunissions pour un café littéraire et que l’exercice consistait à chercher, trouver et lire pour faire partager des extraits d’œuvres ayant trait à la tolérance ; les exemples concrets n’étant que l’arrière plan.
L’exercice du café-philo-psycho-littéraire est complexe, la gestion d’un groupe l’est aussi, la prise de parole une gageure pour beaucoup et donc si nous voulons avoir une discussion positive, il faut de la discipline et sûrement un conducteur du débat qui ramène au troupeau les brebis qui s’égarent.
CL