C'est Cile.
Parce qu’elle est opiniâtrement en passion, soit qu’elle aime, soit qu’elle défende ses idées sur la vie en général, elle paraît toujours privilégier le dialogue et l’égalité des êtres. Elle n’entreprend jamais sur le droit des gens s’ils ne s’ingèrent pas dans sa vie pour lui imposer le leur. Pour elle, la pensée prime l’action et aucune action blâmable ne peut être justifiée par une pensée fugace. Pour elle, la vie est une tragédie qu’elle a dû apprendre à vivre dès son plus jeune âge. Quelle blessure dans sa jeunesse, quel drame dans sa saison mâture forgèrent-ils ce caractère qui la rend tyran pour autrui ? C’est la passion de la vérité qui la rend si sévère aux hommes et c’est pourquoi elle aime si violemment ceux qu’elle choisit. Dévorée par le besoin de justice, qui est l’idéal fondamental, à ses yeux, d’une vie en société en un temps où de moins en moins de gens le défendent, telle est-elle.
La force, qui a trouvé en elle le lieu pour s’épancher, la consume mais l’accroche à la vie plus fortement que n’importe laquelle des motivations qui font, généralement, avancer les êtres. Elle est lumière, cette flamme qui ne cherche pas à illuminer mais qui précède chaque pas sur le chemin de la découverte. Elle dit qu’elle ne peut concevoir la relation que fusionnellement mais qu’elle est ardue la route qui mène à cette exigence. C’est le destin de cette femme qui ne cesse de jeter un regard critique sur les désordres, sur les précipices de la laideur, les compromissions et les bassesses qui la blessent.
Quoique la femme la plus universelle, on remarque chez elle, une difficulté à appréhender l’ordinaire. L’absolu, chez elle, va de pair avec une lenteur à comprendre que, face à son exigence, on se retrouve vidé des sentiments qu’elle inspire. Quand elle perd l’espoir de convaincre, après avoir vainement expliqué sa détresse, son désespoir peut ne plus connaître de limite. On dirait qu’elle à soif d’éternité mais qu’elle est prête à sacrifier sa vie, sur le champ, pour qu’on l’entende. Elle cache dans son silence une multitude de blessures ouvertes, de violences rentrées, de ruptures et de fêlures
Elle est belle. Surtout son regard. Ses yeux parsemés d’étoiles. Ses dents irrégulières, qui n’ont pas eu le temps ni la place de pousser, attestent d’une enfance chaotique et rend son sourire charmeur. Sa volonté est ardente et succède à des plages de torpeur d’où elle ne sort qu’après, parfois, de périodes de prostration qui la rendent inaccessible. Tout en elle, cependant, parle d’une force tranquille qui avance, avance, la vague roulant sur son corps dressé pour l’empêcher de progresser aussi vite qu’elle le voudrait. Elle est, dans chaque moment de la vie, attentive à son aspect, soucieuse de son allure et de son port qu’elle ne veut laisser à l’improvisation. Quand elle se sent vieillir sous les difficultés quotidiennes, son désespoir ne connaît plus de bornes. De là vient que ses émotions sont d’autant plus intenses et que l’on peut croire à une dramatisation volontaire. Ses émotions sont uniques, totales et elle est dans toutes. On peut la juger orgueilleuse, impérieuse. Elle n’est qu’entière.
Elle aime le bon vin et le connaît. Elle est artiste dans la mesure où tout ce qui produit du beau la touche la première. La musique, celle qui exige la rigueur, les longues séances de gammes pour produire un sentiment d’achevé, de perfection tant dans l’expression que dans l’attitude. Tout ce qui concourt à la beauté est digne, à ses yeux, de faire partie du monde. Elle hait la médiocrité et se l’applique en toutes circonstances. Toute sa vie est dans ses yeux. Le vert de l’espérance, le rire de la foi en l’homme. Toute sa vie est dans les rides qui amincissent son regard qu’elle porte sur le monde, celui d’une infinie tristesse. C’est la femme la plus difficile sur la valeur des mots, le choix des phrases. Elle est sourcilleuse, elle s’y tient et s’y contraint avec une fureur qui fausse la spontanéité dont elle fait preuve. Elle est vive et bonne vivante.
Coléreuse, elle peut rendre les rênes si elle sent, toujours avec un instant d’avance, que son intégrité n’est pas en cause et que son cœur le lui impose. Elle entre dans les cathédrales sans jamais aller à la messe, aime la poésie quand elle touche son cœur, professe que la musique peut calmer ses douleurs et apaiser son âme. Elle rêve moins de puissance que d’amour ou, plus exactement, que la plus haute puissance c’est l’amour partagé.
Voilà une femme qui ne peut être aimé que par un seul homme.