Emigrés en Russie en 2013.
Le tableau est prêt à être transporté dans les caves du musée. Il a été décroché de la cimaise qui le retenait depuis une trentaine d’année et abandonné provisoirement dans un long corridor avec d’autres œuvres démodées.
Le personnage masculin est assis dans un fauteuil que son épaisse silhouette cache en grande partie. Le visage couperosé étranglé par un col de chemise boutonné jusqu’en haut, il soupèse son gros ventre d’une main aux doigts boudinés comme pour s’assurer qu’il a emporté avec lui toute sa graisse en même temps que sa grosse fortune. Ses jambes qui paraissent courtes dépassent de la masse imposante et se terminent par des pantoufles qui reposent sur un tapis de laine azéri. On voit la graisse au-dehors et on ne peut que se l’imaginer emplissant ce corps vieillissant. Dans un coin de la pièce recouvert de tentures en velours et satin rouge, deux sculptures monumentales montent la garde devant une baie vitrée d’où l’on peut apercevoir, à travers le givre qui la recouvre, la forêt de bouleaux enneigée. Les deux éléphants tendent leur trompe vers un arbre imaginaire et leur cuir de jade brille dans la lumière pâlotte de cette fin de journée.
Sur la chaise, à gauche du tableau, une femme d’un certain âge se tient droite dans son corsage de dentelle blanche. Son visage couronné de bandeaux de cheveux blancs accuse largement son âge même s’il recèle encore la diabolique beauté qui fit sa gloire, avec d’autres parties de son corps, dans les années soixante. Elle tient, serrée contre sa poitrine que l’on imagine plantureuse, un chien de race qui, vu ses yeux ronds se verrait mieux en train de gambader dans ce salon très vieille époque tsariste. On a peur, à chaque instant, que les vers se réveillent dans les boiseries comme dans les deux corps.
Depuis longtemps l’une se penche sur la misère des animaux quand l’autre s’intéresse surtout, depuis peu, à celle des riches mais tous deux ont décidé de quitter la France pour ce coin de Russie et cela apparaît avec impudence sur le guéridon à gauche de la femme où de nombreux journaux français voisinent avec un monceau de lettres dont le timbre à l’effigie de Marianne ne laisse pas planer le doute comme la bouteille de Ricard à moitié vide et celle de cognac presque vide. Sur le mur derrière eux, deux sous-verre, l’un collectionnant des fac-similés d’affiches de films avec toujours la même vedette féminine, une belle jeune femme blonde et l’autre plein d’étiquettes de grands vins !
Entre eux, posé à terre, un pot de chambre de grande taille en porcelaine blanche avec une inscription en lettres dorées : « Miximus in lecto, fateor, peccavimus, hospes ; Si dices quare nulla matella fuit », que l’on peut traduire par « Nous avons pissé au lit, nous avons eu tort, cher aubergiste. Si tu veux savoir la raison, c’est qu’il n’y avait pas de pot de chambre. » ustensile du plus grand intérêt pour les deux personnages qui se distinguèrent, avant leur migration, par leur envies pressantes d’uriner pour l’un et sur une déclaration « d’en avoir plein le c.. » pour l’autre.
Il ne fait aucun doute que le choix de stocker ce genre d’œuvre dans les caves d u musée de la vie est un bon choix, qu’il se justifie largement par le fait que d’autres œuvres beaucoup plus rassembleuses restent encore inconnues du grand public.