FEUILLETON : chapitre IV
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Salle comble. Tension palpable, l’heure était à l’inquiétude. Tout concourait à rendre l’atmosphère détestable. Ce qui frappe le plus dans le microcosme politique, ce sont les regards peu amènes et les nerfs à fleur de peau. Est-ce le mal du temps qui veut que, tout allant très vite et que tout étant médiatisé et mondialisé, la raison ait déserté le sens commun ?
Une tristesse m’étreint le coeur, un sourd malaise, un désagréable sentiment que l’âge pèse sur l’intelligence des gens et n’épargne pas nos responsables politiques.
Il y avait eu un long couloir à parcourir et ils s’étaient retrouvés, pour finir, dans une salle sombre. Au fond, sur une estrade qui occupait toute la largeur de la salle, derrière une rangée de tables, des types plus très jeunes, qui avaient une mine contrite semblaient dormir.
Huit chaises et un lutrin surmonté d’une dizaine de microphones.
Dans la salle, d’une chaise à l’autre, d’une rangée à l’autre, on s’interpelle, on se salue, on s’évite, on se reconnaît, on s’insulte, déjà !
Le brouhaha s’amplifie puis un éclat de lumière et une explosion de musique techno et voici que le fond de la salle s’anime, s’excite, rugit.
Une poursuite illumine et capture, dans son cercle de lumière, le petit groupe qui s’avance. Les applaudissements crépitent, des cris fusent, des mains se tendent, des flashes cliquent et, à la tête du petit groupe s’avance Georgi.
Après les cérémonies rituelles et purificatrices que sont les accolades, les sourires convenus, les signes de reconnaissance, les mains tendues, saisies, serrées, relâchées, Georgi se fraie un passage au milieu de ses supporteurs en délire. Il paraît encore plus petit sous ce haut plafond, entouré par ses deux gorilles en costume sombre et son visage est régulièrement parcouru de tics comme son épaule gauche. Il prêtait l’oreille à l’appel que lançait et qui était adressé aux participants de ce Premier Congrès des Conscience tout en se repassant le fil de ces derniers jours qui avaient vu la relaxe de ce "fou" de Dominique de Blessé, le choix de faire appel qu’avait conseillé Géant avec le danger que cela se retourne comme la dissolution s’était retournée contre Chirac, les contre-vérités et les affirmations mensongères que n’avait pas manqué de relever une certaine presse lors de la rencontre avec les Français sur TF1 et tout cela le rendait nerveux, son assurance en était ébranlée, son poste même s’en trouvait fragilisé.
Une Conscience plus téméraire que les autres réussit à se glisser à son côté, entre lui et un garde du corps. Il veut l’écarter du coude mais l’autre s’accroche. Georgi s’adresse à lui en ces termes : qu’est-ce qui veut çui là ? Passons sur la richesse de la langue employée et attardons-nous, un peu, sur un échange qui ne va être compris que par l’entourage immédiat .
- Georgi, tu me reconnais, c’est moi E.Pinal. Dis tu n’as rien pour moi ? Je suis au chômage depuis la mort de Maître Sequin et depuis, pas un signe, pas un coup de téléphone et pourtant à la télé...
- Cass’ toi pauv’ con.
- Va te faire enculer ! Crie E.Pinal qui se sent projeté vers l’estrade par un des deux gorilles.
- Qu’est-ce t’as dit ? qu’est-ce t’as dit ? Descends le dire ici ? Descends le dire si t’es un homme ! Puis se tournant vers son gorille Georgi ajoute : Nettoie-moi ça au karcher !
Une partie de la salle scande : Georgi ! Georgi ! pendant que l’autre partie siffle et fait entendre des houhouhou.
Sur scène, Edouard, calme : voulez-vous vous taire ! puis crie : je vous demande de vous taire. La Conscience de Balamou s’égosille quand, enfin, la salle calmée momentanément s’apaise, s’assied, se calme.
Quelques applaudissements font écho à quelques huées puis, enfin, c’est le calme.
Georgi pousse Edouard sans ménagement et s’installant devant le micro bien trop haut pour lui ( un technicien de plus au chômage) , il se hausse sur la pointe des pieds et entame son discours agrippé à la tablette de verre du lutrin.
-...je n’admettrai pas...je n’ai pas été élu pour...j’irai jusqu’au bout... avec les dents...je le pendrai à un croc de boucher...merci.
Les premiers rangs se réveillent en sursaut, applaudissements et huées reprennent, quelques uns se lèvent, enfin ceux qui le peuvent ! On scande : Garçion, Garçion ! La Conscience du Premier Ministre s’avance en souriant et se penchant vers le micro, annonce les tables rondes qui doivent éclairer le débat.
Suivons deux quidams qui cherchent leur place :
- Regardez, la table ronde sur l’emploi est vide de même que celle sur la refondation du capitalisme et celle qui doit prendre à bras le corps le problème de la dette, abyssale, disent certains, insupportable disent d’autres.
- En revanche il y a foule à celle sur l’écologie où tout le monde veut être vu, comme à celle de l’identité nationale et de la sécurité ; des chaises ont été rajoutées, des tables repoussées et droite et gauche s’y bousculent.
- Ils sont là à discourir pendant des heures sur le voile intégral alors même que cela ne concerne que quelques centaines de dindes qui se lasseront avant moi. Ne pensez-vous pas qu’il y ait plus grave et plus important, aujourd’hui. A quoi a servi cette commision qui enquête depuis quatre mois au détriment, peut-être, de leur travail en circonscription. Et le côté sur lequel doit pencher une casquette doit-il mobiliser nos élites ?
« Vendu !
Raciste !
Eh! L’autre ! T’as vu ta tronche, me paraît pas très catholique ! »
- Vous voyez où on en est arrivés !
- Parce que vous pensez que ces sujets ne sont pas importants,
- Beaucoup moins que ceux qui concernent le chômage des jeunes et des séniors, les délocalisations, la baisse des revenus de certains ménages, les plus fragiles, les gros salaires des patrons, des sportifs, du showbiz ! N’êtes-vous pas interpelé par, par exemple, les différences de traitement entre un patron du public et ses cadres supérieurs pour ne pas parler des traitements de la base ?
« Mais vous n’allez pas me dire que ces femmes...
Ah, pas de leçon de morale...
Bien, mais condamnez les propos de votre ministre de la famille...
Alors condamnez vous-même les propos du chef de la Septimanie qui a dérapé sur les harkis et sur les footballeurs de l’équipe de France de foot-ball.
Il dit ce que pensent deux Français sur trois...
Vous pouvez parler, vous et votre élu qui, lors d’une réunion publique s’est interrogé sur l’origine de la tête de liste adverse en se demandant s’il n’était pas un stagiaire de l’équipe réserve du PSG Foot-Ball Club au motif qu’il est de couleur ! C’est une honte !
Honte pour honte...
- Voyez, mon cher, le niveau du débat et si vous faites le tour des tables, j’ai bien peur, malheureusement, que vous ne rencontriez qu’un constant spectacle navrant de notre élite politique qui ne débat plus sur l’essentiel. Si nous en avions le loisir, je vous lirai une lettre que le président Pompidou écrivait à son premier ministre Chaban-Delmas et, qui hormis le fait très important que la langue était d’une rare richesse, montrait l’idée qu’il se faisait de la fonction de Président et je pense que nous en sommes très loin, actuellement.
- C’était une autre époque ;
- Peut-être, peut-être, cependant il reste que beaucoup d’élus font un travail remarquable et qu’ils ont le souci de l’intérêt général ; c’est parceque je sais qu’ils existent que je m’intéresse encore à la vie politique de mon pays
- Que ne font-ils partie de ceux qui décident !
- Ah ! ça !