FEUILLETON : chapitreV
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Sous le plafond d’Eugène Delacroix dans la grande bibliothèque du Palais-Bourbon, quelques Conscience sont réunis pour préparer la réunion qui doit mettre en place la Commission des économistes chargés de modifier le programme de Sciences Economiques et Sociales de la classe de Seconde, dans le cadre de la réforme des lycées du Ministre Castel. Après les programmes d’Histoire-Géographie en Terminale S, c’est le tour de la Seconde.-
- D’abord, que les choses soient claires, il s’agit de trancher dans le vif, pas de demi-mesure, nous avons besoin de supprimer des postes, Messieurs, pas d’en créer et donc, il me faut un programme allégé en horaire mais, s’il vous plait, ne faites pas comme vos collègues historiens, n’allégez pas les programmes ! Je vous écoute, commença Lulu la conscience de Luc Castel.
- Mais, comment faire coïncider ces deux exigences, s’enquit la Conscience d'un binoclard, ( Conscience économiste certes mais largement dépassé depuis ces derniers mois après des années d’embellie où il put faire des pronostics tous plus faux les uns que les autres sans vergogne ).
- Ca, mon vieux, c’est votre problème et même, j’ajouterai que c’est la seule issue envisageable. Je choisis délibérément de supprimer du programme la plupart des questions de société qui polluent l’esprit de nos jeunes élèves et je vous enjoins de lister les sujets à traiter dans l’année sans tenir compte de l’horaire, étant bien entendu que doivent se trouver en tête de liste les questions qui ne font pas référence à des problèmes de société comme c’était le cas dans les précédents programmes.
- Vous voulez dire qu’il ne faut plus parler des problèmes de l’emploi, du chômage, des inégalités sociales, de la différence entre investissemnt et fonctionnement, de la fixation des prix, de la dette ?
- Tout à fait, je crois que vous êtes sur la bonne voie. Lulu se rengorgea en saisissant un gros croissant bien gras posé sur une assiette posée devant lui. Messieurs, n’oubliez pas de profiter du petit déjeuner, les conditions de travail, ici au moins, sont excellentes.
- Justement, Monsieur, quid des conditions de travail, des inégalités de revenus…
- Alors là, stop, stop, je vous arrête, vous ne lisez pas la presse, vous ne regardez pas la télé et les questions au gouvernement, le Grand Journal sur Canal + vous n’avez jamais vu ! Cela fait des mois qu’on nous rebat les oreilles avec les salaires des patrons comparé au Smig, alors c’est marre, les patrons ont des frais considérables comparés à ceux des smigards, vous savez la différence qui existe entre l’entretien d’un hôtel particulier à Neuilly et un loyer de F2 dans le 9-3 ? Non ! Alors renseignez-vous et vous verrez, sans compter qu’un poulet aux écrevisses à La Tour d’Argent et un Big-Mac à Mac-Do…je ne vous fais pas un dessin surtout qu’un sandwich peut se manger sur un coin de zinc en salopette sale et qu’il n’en va pas de même si vous devez inviter des collaboratrices à votre diner d’affaires.
- Je vois, je vois, donc : la précarité aux orties, les syndicats de même, les services publics rayés de l’étude ?
- Voilà, vous y êtes !
- Si je comprends bien , il faut montrer une perspective monolithique et positive de l’économie !
- Tout juste, messieurs, vous êtes sur la bonne voix, continuez, continuez. Je veux pouvoir souffler à l’oreille de mon ministre que ce programme met en lumière « des notions concrètes en prise avec l’environnement économique et social des élèves », l’environnement messieurs, l’environnement, c’est le concept porteur qu’il ne faut pas perdre de vue et qui ne mange pas de pain, les Chinois et les Amerlocs s’en foutent, et nous alors on serait meilleurs qu’eux, non, non, messieurs, comme pour l’histoire quand nous avons sorti « les aspects positifs de la colonisation » après la levée de boucliers de quelques historiens socialos, tout ça s’est calmé et le programme est en cours d’impression chez les éditeurs ; faisons de même et montrons « les aspects positifs de l’économie » en économisant les heures d’enseignements et par conséquent le nombre d’enseignants. Voilà, la boucle est bouclée !!!
- Sauf que, concernant les bienfaits de la colonisation on en voit, tous les jours les résultats !
- Que voulez-vous dire, vous ! Vous faites du mauvais esprit ?
- Regardez l’Algérie ! Un pays mis en coupe règlée, des exactions en veux-tu en voilà, des pratiques de voyous depuis 1830, une alphabétisation qui fut un véritable leurre ; savez-vous que cinq à sept pour cent des enfants algériens, vous avez dit Français ? sont scolarisés en 1950 et encore, ces chiffres tombent à pas un pour cent dans le bled où les enfants ne vont pas à l’école de la république si bien qu’un siècle et demi après le début de la colonisation, les statistiques montrent que le nombre des élites autochtones à être sorties du système scolaire et de l’université est dérisoire, de mémoire : 41 41 médecins, 22 pharmaciens, 9 chirurgiens dentistes, 3 ingénieurs, 70 avocats, 10 professeurs de l’enseignement secondaire et 500 instituteurs.
- Je vois que vous avez une bonne mémoire, je vous félicite mais nous n’avons pas besoin de vous pour nous rappeler des chiffres que nous connaissons bien et je peux vous dire que les vôtres sont faux.
- Je…
- Monsieur, notre collaboration s’arrête là, vous pouvez disposer. N’oubliez pas votre croissant ! Messieurs, continuons nous avons encore des choses importantes à décider. Par exemple comment faire rentrer tout ça avec 90 heures d’enseignementd’une matière dont l’évaluation facultative ne sera pas examinée lors des conseils de classe ?
- Peut-être en mettant cette matière en concurrence avec d’autres plus attirantes ?
- Bien, lesquelles ?
- Le sport ?
- Non ! Trop cher, il faut des gymnases !
- Les arts !
- Surtout pas, pour que j’ai l’avatar de Miterrand sur le dos, merci ! L’important est de reléguer la sociologie, l’anthropologie, la science politique au rang d’accessoires pour que ces disciplines ne permettent pas aux lycéens de prendre du recul et donc de mieux comprendre des éléments essentiels de leur environnement quotidien comme la famille, l’école, les médias. Bon messieurs, je vous ai dit l’essentiel, bon travail. Ah, oui, n’oubliez pas, Georgi s’est engagé devant les télespectateurs de TF1 sur la baisse du chômage, cette année ; commençons à ne plus en parler dans les classes de seconde ! Je ris, excusez-moi, mais c’est une saillie de Sophie Lherm dans Télérama. Alors, là, voyez-vous si Télérama se mêle d’économie, bonjour les T !
Christian Laurans.