Feuilleton: chapitre XIII
Ma Chérie,
J’ai passé mon après-midi au bureau. Je n’ai pas dormi, j’ai fait un travail idiot, des statistiques touchant à la pénibilité, vous voyez le tableau !
Je vous avais promis Matignon mais tous les jours, par la faute de ces journaleux qui ne cessent de sortir les minutes de notre vie comme s’il s’agissait d’un feuilleton, nous nous en éloignons, de plus en plus ! Le Président commence à être excédé par le rôle de pompier qu’on lui fait tenir et mon crédit auprès de lui fond aussi vite que celui de ces crétins fond auprès de la vieille.
J’ai lu ce jour dans un journal du soir, par hasard car je ne les lis plus depuis bientôt un mois de peur d’y retrouver des choses que je me suis évertué de rayer de ma mémoire – je vous signale ma chère que l’on n’arrive pas où je suis arrivé sans traîner derrière soi une ribambelle de casseroles plus ou moins propres – que j’avais écris une lettre pour demander la légion d’Honneur pour Mr de Maistre ! Qu’en est-il en réalité : environ deux semaines avant la soirée chez la vieille que j’ai vue pour la première et dernière fois, j’ai écris une lettre à Nicolas pour lui demander de faire le nécessaire pour que Maistre est sa Légion d’Honneur et dont le contenu n’a pas à être évoqué ici puisqu’il s’étale dans tous les journaux. Cette lettre n’était, en aucun cas une fin puisque je devais remettre moi-même la décoration dans les salons du Ministère de l’Intérieur, ce qui me mettait en bonne position pour intervenir en votre faveur.
Pour diverses raisons dont, une fois de plus, il n’y a pas lieu de faire état ici car moins vous en saurez et mieux vous vous porterez – je mentionne probablement beaucoup trop de choses qui me sont renvoyées par une presse sur ses ergots ( ergot, ragot, vous sentez la subtilité, vous voyez que je suis encore très lucide) – j’ai fait l’erreur de prendre comme papier à en-tête celui de l’association du financement de la campagne électorale de qui vous savez et sans avoir assez approfondi la question, je l’ai adressée à celui qui me l’avait demandé ce qui, maintenant, est une preuve supplémentaire de l’arrangement entre amis puisque Maistre n’est ni un policier, ni un héros de la nation, simplement un habile commercial et la lettre aurait dû atterrir sur le bureau d’un ministre du budget, par exemple !
Quel que soit le bien fondé de toutes les objections contre cette lettre, celle qui aurait trait à la malhonnêteté serait injuste car j’écris des dizaines de lettres de ce type et pourquoi sort-on justement celle-là, je vous le demande ?
Je ne peux vous dire l’heure à laquelle j’écris cette lettre car j’ai laissé ma Rolex dans le tiroir de la table de nuit, il ne manquerait plus que l’on me voie avec. Si vous croisez Julien, dimanche sur le champ, essayez de la lui fourguer contre un bon prix, il sera tout fier de l’exhiber aux prochaines universités d’été du parti. Pendant ces longues journées immuables où les mauvaises nouvelles s’enchaînent j’aimerai bien qu’on m’oublie. Par-dessus le marché, j’ai travaillé d’une façon si lamentable que je ne mérite pas le sommeil, en fait je devrais être obligé de regarder toute la nuit par la fenêtre au lieu de m’allonger sur ce lit bas que je me suis fait monté dans le bureau. Quand je pense que ce bureau fut un salon de musique, celle qui s’y joue aujourd’hui est bien cacophonique.
Comprenez-vous, chérie, que devoir payer ma fidélité d’un prix si terrible et ne pas s’abandonner au désespoir le plus total, sentir le dard tout frais du malheur qui perce mon cœur, baisser les yeux quand je croise des journaleux de peur de leur questions insidieuses, subir la morgue et l’ironie de ces leaders syndicaux qui ne veulent que ma peau est un état que je ne pourrai garder plus très longtemps encore. Avoir mal, parler sans cesse et pourtant être obligé de le faire au risque de me faire balayer par l’accumulation de révélations ne peut durer.
Ce soir, au grand journal de Canal+, j’ai eu l’immense joie d’entendre le soutient de Luc Ferry, ah ! Le brave homme, le bon ami, je lui en donnerai dix, moi, de Légions d’Honneur ! Il a dit que lui-même en avait écris plus de deux cents de lettres en dix-huit mois, vous vous rendez compte, plus de deux cents !!! Et on me cherche des crosses pour une malheureuse petite lettre dont je ne me souviens plus de l’existence ; entre nous, ma chère, je ne sais pas, au demeurant, si c’était une bonne défense de dire que je ne l’avais pas écrite pour reconnaître après que je l’avais fait mais que diable m’en tiendra t-on rigueur encore longtemps ! Luc donc disait qu’il ne les lisait pas, qu’il ne savait même pas qui elles concernaient et où elles allaient, il se contentait de les signer. Vous vous rendez compte de cet aveu à une heure de grande écoute ! Apathie le lui a fait remarquer mais Luc n’a pas bronché, il avait ce sourire évanescent, terriblement séduisant qui faisait fondre la petite Ariane et je ne sais même pas s’il a bien pris toute la mesure de l’ignominie de son aveu : un philosophe, ministre de l’Education Nationale merde, ce n’est pas rien, qui avoue signer des centaines de lettres sans savoir à qui elles s’adressent, qui elles concernent et dont le but, pourtant, est de récompenser par une décoration, une des plus haute valeur symbolique de la citoyenneté ! Je rêve.
En bonne règle, chérie, je n’écrirai plus que des lettres d’amour car les lettres distraites que nous écrivons dans la journée me rendent malheureux et pourraient, un jour, se retourner contre nous ; pour ma défense, je vous dirai que toutes les lettres que j’aie écrites ont eu, et c’est là mon orgueil de ministre, toutes, je dis bien toutes, une réponse sonnante et trébuchante et que celle-ci, en particulier vous aura permis de fréquenter le nec plus ultra de la higt societe tout le moins avant que ces chiens, ces galeux vous poussent à la démission !
Les jours qui m’attendent sont pleins de promesses je vais leur faire avaler leur certificat de pension et c’est en sucrant les fraises qu’ils demanderont de la toucher ; le lion est atteint mais il n’est pas mort, non il n’est pas mort !
Et pour finir chérie, une bonne nuit dans nos draps en soie et un long baiser !
Ton Ricou.