Fiction : 10 présidents en quête de quinquennat I, II, III
I
Au lendemain du 6 mai, les citoyens trouveront le rideau levé, la France telle que la laisse M.Sarkozy. A l’Elysée et dans les ministères, les cartons se remplissent, les cheminées fument et les partants pleurent. Dans les cours des palais de la république, les limousines noires entrent et sortent. Le personnel discute par petits groupes échangeant quelques phrases, allumant des cigarettes, parcourant le journal, commentant les nominations.
Arrivée du médiateur à l’Elysée. Il se dirige vers l’accueil. Un secrétaire lui remet du courrier : quelques feuilles imprimées, une enveloppe grand format qu’il décachette pour prendre connaissance de son contenu.
Mais ça pue ici ! Il regarde autour de lui, avise un huissier en grand uniforme. Ouvrez un peu ces fenêtres !
Bien, Monsieur le Médiateur, tout de suite. Dit-il en se précipitant sur la fenêtre pour en écarter les lourds rideaux brodés de fils d’or.
Entre un homme d’un certain âge que nous appellerons, pour plus de facilité, le régisseur.
Le Médiateur : - Il faut préparer dix bureaux, dix chambres et dix salons.
Le Régisseur : - Et dix salles-à-manger ?
Le Médiateur : - Non, non, ils mangeront tous dans la même salle !
Entre le premier Président de la république.
Le Médiateur : - Bonjour, M. le Président A.
Le président A : - Je vous demande pardon, est-il vraiment utile que vous m’affubliez de ce A ridicule ?
Le Médiateur : - Mais naturellement puisque vous n’êtes pas seul !
Le Président A : - C’est parfaitement ridicule !
Qu’est-ce qui est ridicule ? Demande le personnage qui, à son tour, pénètre dans le hall de l’Elysée.
Le Médiateur surpris : - Mais rien, rien M. le Président B.
Le Président B se rapprochant du Président A qui lui tourne ostensiblement le dos : Qu’est-ce qui est ridicule ?
Le Président A au Médiateur : Voulez-vous dire à ce monsieur ce que je trouve ridicule.
Le Médiateur : Le Président A était en train de me dire qu’il était ridicule de l’affubler d’un indice A pour le différencier de vous à qui on a attribué l’indice B.
Le Président B se tournant vers le Médiateur : Comment cela l’indice B ? C’est ridicule !
Le Président A se rapprochant : Ah, vous aussi, vous trouvez cela ridicule !
Le Médiateur : Messieurs, messieurs, vous oubliez que les sondages ne vous ont pas départagés et que vous avez recueilli le même nombre de voix ! Que voulez-vous que j’y fasse si la France des sondeurs a été incapable de choisir !
Le Président B : Moi j’étais là avant lui, il me faut le A et à lui vous donnerez du B, comme Bêta, Balourd…
Le président A : Bouffon, Bouygues…
Le Président B : Binoclard…
Le Président A : Banquier, barbouze…
Le Président B : Baratin, branleur…
Le Médiateur, séparant les deux coqs avant qu’ils n’en viennent aux mains : Messieurs, ça suffit, un peu de tenue quoi !
Le Président B : Bipède…
Le Président A : Bruniiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !
Le Médiateur exaspéré : Merde messieurs, allez-vous cesser ce petit jeu, les marchés nous regardent, la France est sous surveillance des agences de notations, l’euro est attaqué, les immigrés sont aux frontières, les riches à Roissy prennent d’assaut les avions pour New-York et vous, vous, oh vous, vous êtes là à faire les garnements ! Oui Monsieur, vous aurez le A et vous le B ! Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous êtes en mesure de discuter ? Vous vous figurer que vous allez continuer à amuser la galerie ? La campagne électorale est derrière nous et vous allez devoir cohabiter. Surtout vos femmes, vous avez compris ?...
Entre un huissier, le bicorne à la main : Je demande pardon à M. Le Médiateur mais…
Le Médiateur : Qu’est ce que…Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte.
L’huissier : Mais, ce sont ces messieurs et dames qui voudraient …
Le Médiateur très en colère : Mais je leur avais dit d’arriver de dix minutes en dix minutes…
L’huissier penaud : Je le leur ai dit mais ils disent que c’est urgent, que cela ne peut attendre, qu’on leur a fait des promesses, qu’ils veulent savoir, qu’…
Le Médiateur : Mais nous sommes en train d’organiser la France ! Vous savez bien que les Présidents ont tous des idées bien arrêtées et qu’il me faut du temps pour distribuer les indices et les appartements. Je dois tenir compte que l’une veut être sur le jardin écolo compatible, l’autre ne supporte pas de voir, de sa fenêtre, les ateliers où travaillent les sans-papiers, celui-ci demande un appartement dans l’aile droite, celui-là dans l’aile gauche, jusqu’à l’autre qui exige qu’on lui attribue le bureau du grand Charles et je ne vous parle pas de celui qui veut être ailleurs et les trois qui refusent de vivre dans les ors de la république et qui se disputent les mobil-homes dans le jardin…
Un Français, le béret à la main, s’avançant, suivi peu à peu par d’autres étonnés et intimidés
Le médiateur attendri par tous ces gens qui le regardent avec espoir et confiance : Vous désirez, messieurs, dames ?
Une femme d’âge mûr : Eh bien voilà, nous sommes en quête d’un emploi…
Le Médiateur : Un emploi, quel emploi ?
Le premier Français : N’importe lequel, Monsieur !
Le Médiateur : Mais nous n’avons pas le moindre emploi ici, monsieur, nous n’avons pas créé un seul emploi depuis des lustres…
Une Française se rapprochant et avec espoir : Mais monsieur, ils nous ont promis d’en créer, dit-elle en montrant le Président A et le B.
Les deux présidents, se regardant et riant : Mais qu’est-ce qu’elle raconte, elle est folle, oui elle divague.
je n’ai rien promis de tel dit le Président A.
ni moi non plus dit le Président B.
Le vieux citoyen qui remet son béret : Ah évidemment, évidemment, si vous n’avez pas promis d’emplois mais c’est ce que nous avions crû comprendre… A moins, monsieur le Médiateur que nous ayons mal entendu…
Le Médiateur : Vous plaisantez !
Le vieux citoyen : Pas le moins du monde, monsieur, nous avons peut être mal entendu.
Le Médiateur : Mais pas du tout ! Pas du tout. Ces messieurs que vous voyez là, dit-il en montrant les deux présidents qui discutent entre eux comme si de rien était, ces deux-là n’ont fait que ça pendant des semaines, à la radio, à la télé, dans leurs meetings, de jour, de nuit et vous dites que vous avez mal entendu ?
Le vieux citoyen : Ah vous pensez vraiment ce que vous dites ? Nos oreilles ne nous auraient pas trompés ! Mais alors c’est gens qu’on croyait sincères n’étaient que d’honnêtes politiciens !
Le Médiateur : Honnêtes ? Sincères ? Voulez-vous préciser votre pensée, mon ami.
Le vieux citoyen : Ce que je veux dire monsieur, c’est qu’ils nous ont assuré qu’ils étaient honnêtes et respectueux de la morale, de la probité et on voit bien qu’ils n’étaient pas sincères, francs et vrais.
Un grand fracas se fit entendre du côté de l’entrée. Un quidam ulcéré, brandissant ses deux bras au-dessus de sa tête criait : Moi, j’étais sincère, moi je suis sincère et honnête…
Le Médiateur : Ah, voilà le Président C ! Bonjour Monsieur le Président C, nous vous attendions, dit-il en se dirigeant vers lui, la main tendue.
-Président C, Président C qu’est ce que c’est que cette connerie ?
Tout le monde se retourna.
Le Président C : Foutez-moi tous ces journalistes dehors, dit-il en écartant les bras. Qu’ils s’en aillent tous ! Allez du balai !
II
Alors comme ça on s’installe sans nous ?
Le médiateur : Ah vous, patience, chacun son tour, il faut de la sérénité, de l’organisation, les jours qui viennent vont être assez difficiles pour nous tous…
Le Président C s’emportant : Pour qui ? Pour nous ou pour les Français, pour les employés, les assistantes maternelles, les concierges, les agents de la fonction publique, les chômeurs, les syndicats ouv…
Le Président A, négociateur redoutable et habitué des synthèses tente de reprendre la main : Ho, ho doucement, nous ne sommes plus au congrès de Reims ou encore en campagne, on est là pour renégocier les places qu’on nous a attribuées à l’Elysée et qui ne sont plus conformes à notre statut…
Surgissant de l’escalier de marbre, la Présidente G apostrophe le Président A : Hé, le mitterrandolâtre, on se calme ! La seule communiste ici c’est moi et s’il y a quelqu’un qui sait ce que veut dire « à chacun selon ses besoins » c’est bien moi, d’ailleurs Marx disait…
Ah parce que vous connaissez Marx, vous… Le visage débonnaire et le ton patelin du nouveau venu que personne n’avait vu arriver firent le même effet qu’un polochon duveteux sous une nuque endolorie au moment de se coucher, le Président J venait de rejoindre les autres, son dossier des 538 signatures coincé sous son bras et le nœud de sa cravate rose parfaitement centré.
Le Président B, qui commençait à avoir le tournis, se haussa sur la pointe des pieds pour regarder La Présidente G : Vous voulez dire Thierry Marx, l’étoilé du Michelin, le juré de Top Chef ?
Le voilà qui repart. Tu n’en as pas assez bavé avec le Fouquet’s ? Tu n’as rien retenu ?
Je demande simplement si elle parle de Thierry, mon ami. Quel mal y a t-i à ça ?
Aucun, aucun mais demain ne vient pas nous raconter que quand tu déjeunes chez Marx c’est ta femme qui réserve la table.
La Présidente G qui trépignait lors de cet échange mondain interrompit les duettistes : on parle de Karl pas de Thierry, ignorants !
Ah, Karl, Karl Lagerfeld, lui aussi je le connais il a fait une robe de soirée pour mon amoureuse quand on a reçu la reine d’Angleterre. Putain, si vous l’aviez vu l’Anglaise avec son chapeau « roue de diligence fraise des bois écrasées ». Lors du repas de gala, les serveurs ne lui ont pas passé un seul plat tant ils croyaient avoir affaire, vu d’en haut, à un centre de table placé là par une main fantaisiste.
Quoique les Anglais et la fantaisie…
« No, I’m not dangerous, but we must have regulation everywhere »
Oh, François tu te crois encore à la City ? Ici tu peux enlever le masque, on est entre nous et Nicolas ne comprend pas l’anglish.
Les événements semblaient prendre une tournure plutôt sympathique. On avait tendance à oublier les soucis, les préoccupations des Français qui assistaient médusés à ces échanges.
Le vieux citoyen interrompant l’échange prononça d’une voix chevrotante : Permettez…Mais vous me semblez plus réels que vos marionnettes. Vous voilà repartis dans la vraisemblance quand nous attendons tous la vérité comme vous nous l’avez tous promise…
Les Présidents protestent.
Hé oui, messieurs et dames, donner l’apparence du vrai quand ça ne l’est point, jouer le rôle du Président responsable quand ce n’est qu’un jeu destiné à amuser les foules, votre rôle n’est-il pas de vous occuper, séance tenante, de l’intérêt général plutôt que de vous partager les dépouilles d’une république agonisante ?
Le Médiateur se place devant lui : Ah monsieur, que voilà de bonnes paroles, que de saines remarques, je rends mon tablier et passe de votre côté, qu’ils se débrouillent. Et ce faisant, il arrache son bonnet phrygien à cocarde tricolore et le jette vers les Présidents interloqués.
Si vous ne vous mettez pas d’accord, allez donc faire un stage en Allemagne !
-En Allemagne ? Qui parle ici d’aller en Allemagne ? Laissez-moi passer, il faut sortir de la société du mensonge. Le mensonge institutionnalisé, la manipulation des esprits au service de l’injustice et au détriment de l’intérêt général, ça suffit, ça suf…
- Oh, oh, le despérado, t’aurais pas épuisé ton temps de parole, des fois ? L’interrompit le Président B.
Le Président I se retourna comme s’il avait été mordu par un reptile : Je suis le seul candidat à pouvoir réunir tous les Français d’où qu’ils viennent et je ne laisserai pas le pouvoir à des Allemands ou à des Polonais, pour faire simple je veux sortir de l’Europe, sortir de l’Euro, sortir d’ici car le seul endroit où je me sens chez moi c’est au premier étage dans le bureau du Général !
Sortons, vite ! Debout la République ! Sonnez clairons, résonnez trompettes et avisant l’escalier qui montait à l’étage, il s’y précipita, bousculant sur son passage une rangée de soldats de la Garde Républicaine au garde à vous et c’est alors que l’on vit, accrochés à ses basques Villepin, De Villiers, J-P Chevènement et, traînant la patte mais encore bon pied bon œil, Pasqua himself, tous candidats au poste de Premier Ministre.
Oh, ho, ho, ils ont l’autorisation d’être là, ceux-là ?
C’est moi qui leur ai dit de venir lança le Béarnais qui venait de garer son tracteur dans la cour du palais et qu’un huissier qui ne l’avait pas reconnu, essayait d’empêcher d’entrer dans le saint des saints. Et n’essayez pas d’empêcher Giscard, Barre, Rocard, Delors, Lecanuet et Mendes-France s’ils arrivent, sinon vous aurez affaire à moi !
Barre, Lecanuet, Mendes-France ? Mais ils sont morts mon cher !
Qui a dit cela ? Demanda suspicieux le Président D.
Mais tout le monde sait ça !
Eh, bi…en pa…pas moi ! Je ne sais pas où vous avez trouvé ça mais je connais assez bien l’histoire de France. Je ne dis pas que c’est faux mais vous êtes mal inspirés de prétendre que ces hommes ne feraient pas de bons premiers ministres.
Pour Mendès passe encore, mais Barre merci, on a déjà donné !
Vous ne com…com…comprenez rien. Voyez-vous, les Français en ont assez de la coupure en deux du pays…
C’est pour cela qu’ils n’ont pas choisi l’un ou l’une d’entre nous, d’ailleurs…
Vous pouvez me laisser fi…fi…finir ma phrase s’il vous plait. Je ne vous ai pas interrompu et je vou…vou…
Je vous dis « bonsoir » !
Maimai, mais non…
Je vous dis « donnez-moi votre béret »
Mais non, je vous ai laissé parler et je n’ôte mon béret devant personne, maintenant c’est mon tour, pour vous dire…
Bonsoir…
Ah, ça suffit. Voyez-vous, c’est l’exemple même de la situation en France. Si on vous avait donné, dès l’école primaire une formation adaptée, si on vous avait appris à lire, écrire et compter avant d’entrer au collège, nous n’en serions pas là. Mais écoutez encore ceci : tous ces hommes qui sont séparés par la vie ou plu…plu…plutôt par la mort, ils auraient dû gouverner ensemble et durablement et nous n’en serions pas où nous en sommes, nous ne serions pas endettés et nous pourrions donner des bourses étudiantes aux classes moyennes.
Ça y est, ça le reprend ! Il n’a pas retenu la leçon de France Inter.
Parlons-en de France Inter ! Tiens, parlons-en ! Des journaleux, des arrogants, des merdeux, des barons des médias. Vous avez vu comment on maltraite Nathalie sur la 2, comment on me parle à Canal+, comment on ridiculise Philippe sur RTL ? Allons messieurs les journaleux allez passer vos questions aux tests de crédibilité…Renchérit le Président C en faisant un clin d’œil au Béarnais.
La salle d’accueil de l’Elysée ressemblait de plus en plus à une cour de récréation.
Sommes-nous tous là ? Interrogea Le Président A.
On attend encore Les Présidentes E et H et le Président F.
Ils passent pourtant pas leurs vacances ensemble, pouffa le Président B.
Une odeur de soufre se répandit dans la salle et la Présidente H entourée de Jeannes d’Arc en armures, brandissant des drapeaux bleu-blanc-rouge et chantant l’hymne national entrèrent et scandèrent le nom de leur vainqueur.
Alors les relous, maintenant il va falloir compter avec moi ! Ça vous la coupe, hein. Plus de viande Hallal au menu de l’Élysée, plus de prières à cinq heures sur les tapisseries des Gobelins et reconduite aux frontières de tous les sans-papiers qui travaillent ici en toute illégalité. Toute il..lé..ga..li..té - elle disait cela comme si elle était en train de sucer un sucre d’orge à la grenadine et son plaisir mouillé, ses lèvres purpurines, ses bras tendus, son doigt levé - pour crier : plus de cartes vitales fausses et fin de l’IVG de confort !
Tous se regardaient et se demandaient comment ils allaient faire pour la supporter pendant cinq ans quand ils virent le Président B se rapprocher silencieusement et subrepticement d’elle, passer un bras autour de sa taille et lui chuchoter quelque chose à l’aisselle –région du corps à sa portée, plus à sa portée que l’oreille-.
Le Médiateur et son aréopage de citoyens français se raclèrent la gorge ce qui eut pour effet d’attirer l’attention des Présidents : Et si nous commencions à écrire la pièce ?
La pièce, quelle pièce ?
Mais la pièce que nous devrons avoir à jouer demain.
Vous voulez jouer la pièce avec nous ?
La jouer, sûrement mais aussi l’écrire en nous concertant !
L’écrire ! Ils veulent l’écrire !
Mais que voulez-vous concerter ? Il n’y a pas de concert ici, juste une comédie.
Pour vous peut-être messieurs et dames mais pour nous c’est plus souvent un drame !
Avez-vous un manuscrit ?
Non, mais nous avons des idées !
Des idées de drame ?
Cela dépend de vous ! Nous avons en nous des forces, des espérances, des exigences. Nous avons en nous de la colère, de l’indignation, de la passion.
Ah, la passion, c’est beau la passion, qu’en dites-vous chers amis ?
Et si nous allions discuter de ça dans la salle à manger, je commence à avoir une petite faim. Et se tournant vers le Médiateur, le Président A lui dit : Essayez de faire comprendre à vos amis qu’il n’y aura pas assez de place dans la salle à manger pour tout le monde et que nous nous reverrons demain ou plutôt non, dites –leur qu’ils élisent deux représentants que nous consulterons un de ces jours pour un Grenelle du Pouvoir Assumé que nous ne tarderons pas à réunir. Au moins quand les Présidents E et F seront des nôtres.
Je ne suis pas d’accord !
Moi non plus !
Ni moi !
Camarades, un peu de calme. On se croirait dans un bordel ! Qui c’est celui-là ? Ah oui, le Président F que plus personne n’attendait. Je me suis fais assez chier pendant la campagne, en plus je pensais pas être élu et aujourd’hui il faut que je me tape des énervés, des hystériques, ow, ow ! Regardez cette jeune fille (Il enlace une Française moyenne qui était là, toute intimidée) Hein qu’elle est mignonne (Il l’embrasse sur les deux joues) vous verrez quand vous la rencontrerez au bois de Boulogne parce que tout le monde l’aura abandonnée, que vous n’aurez pas écouté sa détresse, que vous l’aurez expulsée de son appartement. Toi (Il désigne le Président B) qui n’a pas empêché son licenciement…
Il faut interdire tout licenciement…
Oui, je sais, mais tu permets que je termine (dit-il en s’adressant à la Présidente G), j’ai pas envie de te prendre ton leadership de communiste AOC alors laisse-moi finir. Toi (Il désigne le Président A) qui a pour seul adversaire véritable le monde de la finance qui nous gouverne, tu sauras lui trouver un travail dans une entreprise du CAC 40 ? Et toi (Il désigne le Président C) avec toutes les promesses que tu as faites, tous les espoirs que tu as levé, toutes les colères rentrées que tu as fait ressurgir, tu réalises la responsabilité qui est la tienne ?
Et toi, et toi, et toi (Il désigne chacun des Présidents présents) qui me regardez avec mépris ou avec ce regard glacial en vous demandant quand je vais m’arrêter de gâcher votre petite réunion et vous filer des aigreurs d’estomac, vous comprenez, bâtards, cette fille que vous toisez ou que vous ignorez, c’est notre, c’est votre sœur. Lâches !
La tirade prononcée sur un ton d’excitation extrême se termine sur un « lâche » à peine audible et le Président F lâchant la jeune fille, se détourna et sortit dans un calme de cathédrale un jour de carême.
Les Présidents se ressaisirent vite et ils se dirigèrent vers la salle à manger pendant que les huissiers épaulés par la garde républicaine repoussaient, hors les grilles de l’Élysée, la foule des citoyens abattus.
III
Dans la salle à manger, ambiance futuriste du décor créé par le designer Pierre Paulin : les deux tables de douze couverts ont été réalisées avec des plateaux de verre fumé recouvert par projection d'une matière plastique qui avait servi pour les cabines Apollo. Un lustre fait de neuf mille tiges et billes de verre couvre l'intégralité du plafond.
Le Président D, le nez au plafond puis inspectant tout. Il s’approche d’une des deux tables où sont rangés cinq couverts : des assiettes colorées, des verres à pieds… Il retourne une assiette, soupèse un verre, lit l’inscription d’un couteau…
Le Président B s’approche : fabrication française mon cher, manufacture de Sèvres. Sauf, peut-être, les verres qui viennent de Murano ?
Où on s’assoit ?
Pas à côté de moi, je vous prie.
Y a pas de danger !
Les Présidents tournent autour des tables pendant que le Président D, le nez au plafond obsédé par les signatures des chaises, de la table cherche la faille et désespère de trouver un objet qui ne serait pas fabriqué en France. La Présidente H qui suit son manège, un petit sourire sarcastique au coin des lèvres, s’approche de lui : Le luxe, les entreprises de luxe sont en France cher Monsieur et il est temps que j’arrive pour protéger tous nos savoirs et avant que toutes ces productions soient délocalisées !
Le Président D acquiesce d’un air pincé et saisit un menu sur la table. Qu’a concocté le chef Bernard Vaussion et ses 25 cuisiniers pour ce jour mémorable.
Menu du 7 mai 2012
Asperges de Bretagne sauce mousseline
Truite de rivière grenobloise
Salade des bords de Loire
Poulet rôti de Bresse
Petits pois à la Française
Desserts
Vins Français
Et le fromage ? On a oublié le fromage basque Yparitéguy !
Pas de fromage, c’est trop gras lui répliqua le Président B qui s’était assis le premier face aux grandes fenêtres qui jetaient sur la scène une lueur blafarde propre à donner un teint de marbre à tous les convives.
Ça va changer, moi je ne peux pas finir un repas sans fromage !
Surtout quand on s’enorgueillit d’en avoir 365 !
Le fromage ça pue !
De quel fromage tu parles ? De celui que vous vous êtes partagés depuis trente ans ?
Pas de politique à table, je vous prie Messieurs et prenez place ! Respectez ce haut lieu de la république !
Tu parles d’une république ! Même le roi d’Espagne se ferait tout petit dans un tel luxe.
Messieurs et dames, veuillez vous asseoir nous allons servir !
A la première table, les Présidents A, B, D, H et à la deuxième C, E, F, I, J.
- On n’attend pas Mme la Présidente E ?
- Elle n’a qu’à être à l’heure !
Les Présidents viennent de s’apercevoir de l’absence de la dixième Présidente.
Il n’y a qu’à lui mettre de côté les asperges, les petits pois et la salade, elle doit être végétarienne.
Détrompez-vous, elle a de l’appétit ! Je l’ai vue, un jour, dévorer une galette des rois dans un squat de l’avenue Matignon et son sac à dos était plein de boustifaille !
Vous ne voulez pas dire qu’elle va venir avec son sac à dos ?
Qui sait !
Tous guettaient la porte d’entrée qui s’ouvrit sur des serveurs en costumes noirs transportant des plats d’argents recouverts de cloches : Les Asperges de Bretagne accompagnées de leur sauce mousseline composée de crème fraîche de Normandie, d’une pointe de piment d’Espelette et battue au fouet Moulinex. Bon appétit, messieurs et dames !
Le Président D : Moulinex, c’est en France ?
Des rires, bruits de bouches, succions, déglutitions, toutes choses normales lors d’une dégustation d’asperges française et puis …
-Si on parlait un peu d’avenir ?
- D’avenir ?
- Oui de ce que sera demain !
Le Président A : Là-dessus les avis diffèrent !
La Présidente H : Bah, c’est logique, chacun son opinion. Mais vos opinions ne me semblent pas très solides. Vous avez passé votre temps à vous demander avec qui vous alliez gouverner ! Moi, je suis d’une fidélité exemplaire à mes opinions ! Tout le monde ne peut pas en dire autant, dit-elle, se tournant vers le Président B.
Le Président A : Il est normal de se demander, c’est la prudence même, pour ne pas parler au hasard, de s’informer de ce que pensent les autres, s’il ne savent pas quelque chose à laquelle nous n’aurions pas pensé, que nous ignorerions et après, il est toujours temps de faire la synthèse !
Le Président D : Ainsi qu’est-ce qu’une opinion ? Rien d’autre qu’un mix de celles des autres !
La voix du Président C venant de l’autre table bien silencieuse : Oh mon dieu, elles sont belles vos opinions ! Quant à moi je compte bien garder les miennes et personne ne m’en fera changer !
Le Président I : Permettez, permettez, si vous dites ne jamais pouvoir en changer comment expliquez-vous que vous soyez passé du trotskisme au socialisme pour revenir à un communisme dépassé ?
Que voulez-vous insinuer le monarchiste, que je n’ai pas d’opinion parce que j’en ai des tonnes ! C’est ce qui fait la richesse de ma personnalité. Et justement, jusqu’à preuve du contraire avoir des opinions n’est pas incompatible avec le fait de n’en avoir qu’une. Qui peut le plus peut le moins. C’est une maxime de ma grand-mère que vous devriez méditer.
Vous ne trouvez pas déplacé de faire parler votre grand-mère défunte ?
Non monsieur, ma grand-mère a cent fois plus de réflexion que vous tous ici réunis.
Un serveur posant une assiette devant chaque convive : La truite de rivière Grenobloise de six mois d’âge sur sa salade des bords de Loire, assaisonnée d’huile de noix de Grenoble, enrichie de quelques amandes tardives de La Verdière effilées. Bon appétit messieurs et dames.
Psitt ! Vous croyez que je peux manger les asperges de la Présidente E ? Je ne pense pas qu’elle vienne, maintenant. Demanda le Président A.
Après avoir essayé de lui piquer toutes ses voix contre un plat de lentilles tu veux lui bouffer ses asperges ? Tu manques pas d’air ! Lui répondit le Président B. Et ton régime Ducon ?
Le filet de poulet de Bresse et ses petits pois à la Française.
Le Président D : A la Française bien, bien mais, où ont-ils été récoltés ?
Le serveur interdit : Je …
Le Président D : Où, dites ?
Le serveur, d’une toute petite voix : En France.
Le Président D, fronçant ses sourcils fournis : Tstt, tssst, en êtes-vous bien sûr ? Allons, jeune homme ne mentez pas, dit-il la main levée.
Le serveur confus et rougissant : Ils viennent du sud de l’Espagne.
Le Président D : Beurk, ôtez-moi cette assiette et apportez-moi des Cassegrains Français !!!
Les nez plongent dans les assiettes pour cacher les sourires de commisération. Tout le monde attend le dessert.
La porte s’ouvre. Mesdames, messieurs les Présidents, on vient de trouver la Présidente E morte dans le jardin avec une branche d’if dans sa bouche.
Oh, putain, de l’if ! C’est un poison violent.
Et tous de se ruer vers la porte en se bousculant et tous de filer vers le jardin.