L'immeuble EUROPE, la nouvelle d'août.
L'immeuble s'élevait. Sa façade lisse, propre, glacée dominait le front de mer.
Dans cette douce matinée d'août, alors que l'aube rafraîchissait encore les pierres de taille de la façade qui n'avaient pas perdu toute la chaleur emmagasinée la veille, la grande porte à deux vantaux s'ouvrit pour laisser le passage à une grosse limousine noire aux vitres fumées.
Sur son banc, Boudu II l' aîné, SDF de circonstance et vicissitude, regarda le véhicule prendre l'avenue, entre ses paupières à demi-closes héritées d'une nuit agitée écourtée par des olibrius qui l'avaient chassé à deux reprises d'un porche où il avait trouvé refuge pour la nuit.
Il secoua son compagnon de souffrance et de beuverie, c'est selon et le tira de son sommeil semi comateux.
- Tu connais, c'te baraque ? Lui demanda t-il en finissant de le réveiller et en montrant la façade du bout de sa mitaine.
- Si je la connais, tu parles, j'y ai habité des années.
-Tu as habité là. Mais c'est magnifique. Mais alors, dis-moi qui vient de sortir en bagnole.
- En bagnole, là, à l'instant. Attends mon ami que je te le dise.
C'est une Allemand, Mme Kel. Un sacré copropriétaire, jamais d'accord pour faire des travaux, toujours en colère contre ceux qui ont du mal à payer leurs charges, ne s'intéressant qu'au bon fonctionnement de l'ascenseur pour atteindre son sixième.
- Au sixième, ils sont deux !
- Symétriquement, ceux qui ont la terrasse ? Eh ! Bien, c'est Nicolas Zy. Toujours en bagarre avec Kel pour savoir qui sera le président de séance à chaque AG.
- Et, au-dessus, derrière les lucarnes, sous les toits ?
- Oh ! Là, ils n'ont pas mis leur nom sur la boite aux lettres, ni sur l'interphone puisque l'ascenseur ne va pas jusqu'en haut et ils ne sortent que la nuit pour faire le ménage dans les bureaux, le hall, le trottoir. C'est des Roumains, des Polonais, des Irlandais...
- Les anciennes chambres de bonnes pour des nationaux qui bossent et qui se taisent, quoi !
- C'est à peu près ça ! Avec un bémol, c'est qu'ils n'ont pas tous un travail et que quelques-uns la ramènent.
- Ah ! Quand même. Mais dis-moi, aux étages en-dessous, qui c'est qui crèche ?
- Sous l'Allemande, tu as Mr Berlu, un Italien qui possède le kiosque à journaux, sur la place. Il est célibataire mais si tu voyais le nombre de nanas qui entrent et sortent de chez lui ! Sous le Français, c'est Mr Zap, un Espagnol qui est sur le départ, il cherche un appartement plus petit. Dans les autres étages, en descendant, tu as toutes sortes de gens bizarres qui ont aménagé, il y a peu, dans des appartements restaurés à la hâte, pour eux.
- C'est Babel, c't'immeuble ! Mais il n'y pas d'English ?
- Non, non, les English n'ont jamais voulu habiter avec les autres, ils ont un garage et participent à la gestion de l'immeuble mais en free lance !
- Les AG, ça devait pas être drôle, de ton temps.
- Bof ! On occupait tout le rez-de-chaussée et la banque avait la majorité des voix. On faisait la pluie et le beau temps.
- Mais comment avez-vous pu en arriver là ?
- Simple. Quand on est arrivé, tout allait bien. L'immeuble était en bon état, bien entretenu, et, un appart une voix, pour les décisions prises à la majorité. Quand on a sympathisé, les co-propriétaires nous ont demandé de financer les travaux d'entretien courant, on a ouvert un compte au nom de la copro et une ligne de budget pour les affaires courantes. On a institué la règle de l'unanimité pour leur faire croire que chacun était l'égal de l'autre.
Les copropriétaires se reposaient sur nous, nos compétences et nous faisaient entièrement confiance. Mon patron qui n'est pas un con, a fait voter la réfection de la toiture qui n'en valait pas la peine, il a ouvert deux terrasses au Teuton et au Franc, il a accepté que l'Irlandais sous-loue son garage, que l'Espagnol construise des boxes dans la cour de derrière... Tout marchait parfaitement, on finançait, les copro profitaient et on ouvrait des lignes de crédits chez des banques amies.
- La paradis, quoi !
- Oui ! Jusqu'au jour où des tas de mecs ont loué les caves en sous-sol aux copropriétaires qui commençaient à avoir des difficultés pour payer les charges. On avait viré le factotum qui s'occupait de changer les ampoules, qui vidait les poubelles, pour prendre une grosse boite qui assurait la maintenance et qui faisait "le travail" quand il s'agissait de choisir le syndic. On a commencé à avoir des problèmes quand les co-locs de l'Irlandais sont allés voir ailleurs parce qu'ils avaient trouvé à se loger dans un squat. L'Irlandais ne payait plus ses charges et je peux te dire que Kel et Zy faisaient triste mine.
La banque m'avait demandé de faire le nécessaire et j'avais fait un putain de super placement chez Gold and Fric, du quarante pour cent de rapport, un putain de machin hyper juteux, genre subprime des années 2000 tu ois ? Le fric rentrait, je plaçais, je prêtais. Affaire juteuse, le pied.
Mr Poulos, un Grec du second, avait fait refaire tout son appart, une merveille : bibliothèque en teck, cuisine intégré, salle de gym et de ciné, le top j'te dis et nous on finançait et lui signait les traites sans problème sauf que, quand on lui a demandé de commencer à rembourser, on s'est aperçu qu'il ne pouvait pas suivre. Alors il a vendu les appareils de muscu, le vidéo-projecteur mais ça n'a pas suffit et Zy nous a demandé de venir à son secours. C'est là que ça s'est gâté pour moi.
- Toi, mais tu n'y étais pour rien !
- Mais si vieux, écoute. Quand Gold and Fric a mis la clé sous la porte, je me suis retrouvé avec un gros paquet de titres qui ne valaient plus un pet. Le patron a demandé de l'aide aux copropriétaires. Sinon, leur a t-il dit, gare, si on coule c'est l'immeuble qui s'écroule. Putain tu aurais vu la frousse de Kel, Zy, Berlu et les autres enfin ceux qui avaient quelque chose à perdre. Ils ont cassé leur tirelire et ils ont rempli nos coffres. Nous, qu'est-ce qu'on a fait ? Le patron m'a dit : Tu files au Luxembourg avec les valises et tu mets tout notre fric sur les comptes numérotés, on garde juste pour tourner au jour le jour. Alors tu me connais, j'ai refusé et on m'a viré.
- Oui, mais l'immeuble, il est toujours là !
- Sûr ! Les copropriétaires ont promis de faire des économies, nous on prête à des taux très intéressants au Grec qui nous a refilé tous ses bijoux, on attend la prochaine victime, on a le temps !
- C'est la crise, quoi !
- Tu parles, Charles ! La crise pour qui ? Le Français ? Il a renvoyé une femme de ménage sur les deux, il a supprimé la prime de rentrée aux enfants du chauffeur, il achète des croquettes à son chien au lieu de roast-beefs chez Fauchon, mais lui, il va toujours faire sa thalasso en décembre et sa croisière sur le yacht de Coloré, quant à Kel, elle gueule, elle gueule et puis elle s'écrase pour peu que mon patron, enfin, mon ex-patron lui fasse croire qu'il va mettre la main à la poche.
Tu connais la dernière ? Les trois, l'English, le Teuton et le Français, ils veulent repeindre la façade. On a beau leur dire que ça tiendra pas, que c'est du lard au cochon, un cataplasme sur une jambe de bois, qu'il faut consolider les bases de l'immeuble, qu'il faut virer le syndic, reprendre les commandes et la gestion et donner son congé à la banque, ils ne nous croient pas !
- Mais comment tu l'expliques, ça ?
- Moi je dis que les mecs y brassent beaucoup d'air mais qu'ils font rien pour que ça change parce que, quelque part, ils sont prisonniers de leur confort individuel et ils n'ont plus la volonté de reprendre les choses en mains, tant il est vrai que c'est plus facile de fumer des cigares, voyager en jet privé, prendre des vacances en Tunisie, fréquenter le show-bizz, préparer son avenir que de penser aux soubassements de l'immeuble.
- Alors,tu crois vraiment que c'est fini ?
- Quoi, qu'est-ce qui est fini ?
- Ben, tout ça ! Dit-il en montrant d'un geste ample, l'imposant immeuble.
- Alors là, mon vieux, te dire aujourd'hui, ce que va devenir l'immeuble et ses habitants...
La seule issue possible c'est de le raser et de commencer autre chose. Tu vois, moi je verrai bien, des petits pavillons correspondant aux moyens de chacun qui mettraient leurs compétences et leurs forces au service de tous, qui ouvriraient de petits commerces pour écouler les productions des petits ateliers, des petits producteurs avec des gens qui mettraient plus l'accent sur les loisirs et la culture que sur la permanence des grandes fortunes, la création de grands machins qui nous étouffent...
- Attends, attends, tu serais pas en train de me refaire le coup de la décroissance, la bougie pour m'éclairer dans ma caverne en rongeant un os ?
- Si tu préfères rester sur ton banc à regarder lire les publicités l'Oréal qui passent sur le grand écran numérique qui prend toute la place dans le square, à engraisser quelques enfoirés qui ne te proposent, pour l'avenir, que de te tuer à la tâche si tu ne meurs pas de faim avant, ou à te demander, tous les jours, quand va s'écrouler ce putain d'immeuble, c'est ton problème, mon vieux !
- Me parles pas sur ce ton. Toi et moi on est dans le même wagon d'un train où il y a 27 chauffeurs dans la locomotive mais pas un seul qui sait conduire et qui arrive au bout des rails.
- Justement, il faut que ces 27 revoient leurs classiques et apprennent à vivre avant de vouloir diriger nos vies. Tiens, tiens, vise la limousine qui revient. Elle ralentit, on dirait qu'elle est en roue libre. Tu crois qu'elle est en panne d'essence ? Mince, regarde qui descend ? C'est pas Kel ? Elle a l'air en colère ! Zy essaie de la retenir. Elle fait signe à un camion de déménagement, non ? Oui, putain, elle se tire !
- On est mal barré !
- Pas sûr, pas sûr !