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L'immeuble FRANCE.

27 Novembre 2012 , Rédigé par c laurans

Tout au bout de l’avenue battue par un vent qui vous cisaillait le visage, l’immeuble se dressait, silhouette sombre, dernier rempart de béton avant les jachères qui avaient, peu à peu, gagné sur les villes désertées par leurs habitants qui avaient émigré vers des contrées où l’extraction du gaz de schiste avait détruit le territoire et où les terres polluées ayant perdu toute valeur marchande étaient remises en culture par une population d’exclus qui redécouvraient la solidarité.

 

Arrivé devant la façade imposante, ce qui attirait clairement le regard étaient les trois gigantesques vitraux abîmés, dont les couleurs vives avaient fait place à des teintes sombres, qui barraient la façade au niveau du premier étage. Celui du milieu représentait un trébuchet qui avait dû être du plus bel or et qui perdait, par lambeaux, sa peinture originelle. Sur l’un des plateaux, celui de gauche, des silhouettes de gens serrés les uns contre les autres et dont les visages résignés étaient tournés vers l’avenue et sur l’autre plateau, une plume, un duvet qui semblait flotter – c’était la dernière représentation de l’égalité comme la voyait les élites picturales de la fin des années 2020.

Celui de gauche, moins abîmé, figurait une grande femme, poitrine offerte, brandissant un drapeau tricolore dont on ne percevait plus qu’un semblant de couleur. La Liberté s’élançait au-dessus d’un monceau de cadavres vers un avenir barré par une montagne de pièces d’or. A droite, le troisième vitrail, très délabré, laissait deviner, sur un pré encore vert malgré la poussière déposée, deux foules qui se faisaient face comme celles qu’on voyait au milieu du XX° siècle sur les affiches de propagande du Parti Communiste de l’Union Soviétique. Leurs bras tendus dans un geste fraternel tentaient de saisir les mains aux doigts écartés dee ceux qui leur faisait face.

 

Au rez-de-chaussée, sous le vitrail symbolisant la liberté, un rideau de fer échancré à sa base, fermait imparfaitement une boutique qui avait dû être de luxe mais qui avait perdu depuis longtemps son lustre. Une banderole déchirée pendait sur le côté où l’on pouvait encore lire : « Fermée pour cause de changement de propriétaire » et dans le coin, en petites lettres « qatar.gouv@monde.gps ». Même eux avaient mis la clef sous la porte ! En m’approchant de la brèche je vis, à l’intérieur, des cartons entassés pour ménager des abris à de potentiels occupants et portant tous le sigle UMP en grosses lettres bleues. Une odeur nauséabonde sortait de cet habitat précaire et l’on se disait que si le reste de l’immeuble était dans cet état, on pouvait avoir du souci à se faire pour sa conservation, l’idée même qu’il était déjà trop tard pouvait, un instant, effleurer votre conscience tant le délabrement apparent faisait craindre que l’inéluctable s’était déjà produit.

 

Je m’approchais de l’entrée, poussais la grande porte en chêne et me trouvais dans un porche. Pas de sonnerie ou plutôt pas d’électricité alimentant la sonnerie, pas de gardien pour vous renseigner, pas d’entretien des escaliers qui s’ouvraient de chaque côté du porche et qui étaient encombrés de toutes sortes de dossiers de couleurs qui laissaient échapper leur contenu sur les marches. Je m’avançais dans la cour d’honneur entourée de niches monumentales où restaient encore des statues plus ou moins bien conservées. J’en fis le tour. Voici la statue de l’Université brandissant plume et feuilles de papier. Le temps lui avait fait perdre sa prestance et la partie haute de la tête amputant tout ou partie de son cerveau. A côté, l’Industrie sans bras comme Milo, sans tête comme Samothrace. Plus loin, deux niches vides identifiables grâce aux inscriptions des frontons mais vides de toute statue et, tout de suite après, dans un renfoncement du mur, une porte basse entrouverte. Je la pousse, elle grince sur ses gonds rouillés comme le reste de l’immeuble. Une grande salle poussiéreuse avec, au centre une très, très longue table où se tiennent de nombreux vieillards compulsant frénétiquement des tonnes de papiers.

« Monsieur ? Vous cherchez quelqu’un ?

Celui qui s’adresse à moi a un âge respectable. Il est vêtu d’une redingote d’huissier terriblement passée et mitée.

 Personne. Je suis entré par hasard. Mais que font ces braves vieillards ?

Le vénérable huissier me montre, de son index, un panneau sur la porte qui indique «  salle 1 – Commission : La démocratie c’est pour maintenant ».

Je me tourne vers l’huissier et, devant mon air surpris,  il se penche vers moi et chuchote : ce sont les responsables des partis politiques qui mettent au point les statuts pour leurs élections internes.

Mais je croyais qu’ils avaient abandonné l’idée de pouvoir trouver la bonne solution, celle qui ferait des élections un exercice vraiment démocratique !

Pensez-vous, regardez, ces quatre là, dans le coin, ils en sont encore à compter les bulletins de vote de l’élection à la présidence de l’UMP en 2012 ! Cela fait maintenant 11 ans qu’ils recomptent et qu’ils ne sont toujours pas d’accord.

Mais enfin, c’est absurde.

-    Pourquoi croyez-vous que le parti Bleu Marine est aux commandes depuis deux quinquennats ?

Je m’avançais dans la pièce, les yeux écarquillés, et je reconnus quelques têtes chenues qui avaient fait les beaux jours des médias en 2012. Je ne souhaitais pas m’éterniser dans ce monde suranné  auprès de ces vieux attardés mais je commençais à comprendre les raisons qui avaient contribué à faire de cet immeuble un squat pour gens du passé.

 

Je tirai la porte derrière moi et respirai un grand coup d’air frais dans la cour. Mon regard fit un tour rapide des fenêtres du premier étage. Quelques carreaux cassés et de nombreux manquants donnaient encore plus cet aspect d’abandon qui vous saisissait avant d’entrer. On voyait bien que l’entretien de l’immeuble laissait à désirer depuis de nombreuses années et qu’il allait falloir bien du courage à ceux qui allaient prendre la relève pour en faire un lieu de décision et d’avenir.

 

A suivre.

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