La parabole du G6
Ils arrivaient, tels des spectres, l'un après l'autre et prenaient place, dans un silence pesant, dans de larges fauteuils dont un des accoudoirs stockait, dans des compartiments, des boissons, des paquets et des boites de gâteaux salés.
Les six fauteuils formaient un cercle parfait.
De sa voix posée, Jéuncoeur annonça que le G6 était ouvert.
Il demanda, sur le même ton, qui serait président, car il en faut toujours un.
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Moi, moi, c'est moi que je suis président, président du monde.
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Wouaou Cocola, tu es agaçant, va pour la présidence, si les autres sont d'accord.
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Merci, Bama!
Toutes les têtes acquiescèrent en silence, puis leurs regards se tournèrent vers Le Gouffre.
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C'est profond, dit la mère Kell en souriant.
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Très profond, reprit Lagrande.
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Très, très profond, renchérit Jéuncoeur.
Tous se tournèrent vers Cocola et attendirent. La Mère Kell avait ouvert un paquet de ships et enfournait de grosses poignées de frites qui laissaient une trace de gras sur son menton. L'Ami cligna de l’œil vers Cocola et lâcha :
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Le trou se creuse, l'Allemagne se goinfre et ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
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Cool, l'Ami ! On est tous in the same boat.
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Pas moi, prononça Lagrande, moi je suis venue ici pour régler tout ça.
Ils se tournèrent, d'un bloc, vers elle et fixèrent, muets, l'architecte du gouffre.
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Mais ma vieille, dit Cocola, que crois-tu ? Regarde, ils sont de moins en moins nombreux à creuser et le trou ne cesse de s'agrandir.
En effet, pendant que nos six poètes péroraient sur le gouffre de la dette mondiale, le monde des fourmis s'activait dans le gouffre et ils creusaient, creusaient, creusaient. Le trou augmentait et, tout près, le tas d'or extrait du trou grandissait, grandissait, grandissait. Plus loin, les piocheurs, les creuseurs, les fouineurs réformés, chômeurs, fatigués, handicapés, rejetés s'entassaient, s'entassaient, s'entassaient dans des camps de tentes misérables et de plus en plus étendus.
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Çà pue, dit la Mère Kell en se tournant vers le camp de tentes. Il faut trouver une solution.
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T'es belle toi ! Y a cinquante ans que ça dure et c'est pas l'Ami qui en cinq ans va régler le problème ! Lui rappela Jéuncoeur.
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Tu peux parler, qu'est-ce que tu fais toi pour que ça change ?
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Moi, je n'y peux rien !
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Ah ! Bravo. Il n'y peut rien !
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Allons, allons, mes amis, mes amis. Un peu de calme « yes we can » !
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Et l'autre ! T'as rien d'autre ? Si tu crois que depuis ton « yes we can » les choses vont mieux !
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Mais enfin Cocola, tu es incorrigible ! Tu t'agites, tu moulines, tu sifflotes mais regarde les choses en face ; nos banques sont sauvées, nos grandes entreprises prospèrent (je n'aurai pas l'impudeur de dire que tu repères déjà celle que tu vas diriger dès que les Français t'auront remercié), la Grèce est un tas de pierres qu'adorent les touristes, les Portugais ont une longue tradition d'immigration, en Libye tu fais du bon boulot, que veux-tu de plus ?
Cocola se rengorge, s'enfonce dans son fauteuil, réajuste ses Ray-Ban et s'endort.
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Chut, il dort, dit Lagrande, c'est comme ça chaque fois qu'il a un peu réfléchi.. Il ne faut pas lui en vouloir, il est comme ça. Sinon c'est un brave type. Et pas con ! Et en plus il a la baraka ! Regardez : il fait désigner DSK au FMI pour l'éloigner et ça se termine par une élimination directe, il vire Ramayade et elle rejoint Borloo qui est sa meilleure chance de battre les socialos, les princes se marient, lui il va être papa.
Du fond du gouffre monte une plainte. Cela ressemble à un ras le bol. La plainte s'amplifie et arrive jusqu'aux oreilles de notre G6.
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Vous entendez ? On dirait une plainte.
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Encore !
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Contre DSK ?
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Je n'entends pas bien, mais oui, c'est sûrement contre lui. Contre qui voulez-vous que ce soit !
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Contre...nous...peut-être...
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Oh ! Toi la grande, on t'a pas nommée au FMI pour que tu fasses du mauvais esprit. Bon, que faisons-nous ?
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On attend.
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On attend.
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D'accord, on attend.
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Et toi, tu ne dis rien l'Ami ?
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On renvoie tout ça Ad Kalendas graecas.
Tout le monde s'esclaffe sur le bon mot sauf le président qui n'a pas fait de grec.
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On dit renvoyer aux calendes grecques pour dire à la Saint Glinglin, précisa Mme Lagrande, en se penchant à l'oreille du président. Celui-ci la remercia d'un rictus appuyé ce qui fit penser à Lagrande qu'elle avait encore, Dieu merci, l'oreille du Président.
Pendant un instant, assez long, on n'entendit plus que les craquements des frites, les mastications, les glouglous des bouteilles, à peine couverts par la plainte qui se faisait plus sourde, plus proche.
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Il faudrait, peut-être, trouver quelque chose pour que ce bruit cesse.
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Oui, mais quoi ?
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Je vous redemande de faire participer les créanciers privés au redressement de la Grèce. Ils ont fait d'énormes bénéfices en lui prêtant à des taux d'intérêts élevés des sommes que la BCE leur avait prêtées à petits taux, il est juste qu'ils participent à la restructuration de la dette.
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Fichtre, mais tu n'as rien appris, rien compris. Pour que, dans quelques mois, ils nous refassent le coup de la crise et que nous soyons obligés de leur venir en aide comme en 2008. Ils savent engranger les bénéfices mais répugnent à assumer les déficits. Tous pour moi et moi aussi ! Bougonna Jéuncoeur.
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Et ça va coûter bôôôôôcoup plus cher à la Grèce, marmonna Lagrande.
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Qu'est-ce qu'elle dit ? Questionna Cocola en se réveillant.
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Elle dit que ça va coûter beaucoup plus cher !
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Je suis d'accord ! Bien sûr que ça va coûter plus cher mais ça va donc rapporter plus gros !!!
D'un seul mouvement, ils se tournèrent vers le tas, que le peuple des fourmis qui piochait, piochait, piochait, avait extrait du gouffre et se rendirent compte qu'il avait encore augmenté, augmenté, augmenté, augmenté significativement pendant qu'ils parlaient, qu'ils parlaient, parlaient, parlaient et que le village des tentes s'était agrandi, agrandi, agrandi, agrandi mais, s'activant, donnant des ordres, s'essayant même à l'invective, des ministres des six pays construisaient un mur entre le village et les six.
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Hé ! Bien la voilà la solution, un mur pour ne plus voir ça et une petite musique ministérielle pour couvrir ces plaintes qui nous incommodent.
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Oui mais gare au son du canon !
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Le canon ? Qui a parlé de canon ? A moi Lagardère !
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Laissons-le, il rêve.
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Pas sûr ! Malheureusement.
La Presse Mondiale fit son entrée et entourant les six, les journalistes accrédités dégainèrent, dégainèrent, dégainèrent leurs portables pour envoyer un SMS à leur rédaction et au monde :
« Le G6 vient de se terminer sur un accord de principe concernant la petite musique qui ouvrira, dorénavant, chaque réunion du G6. »