Le feuilleton de l'été: chapitre XII
Les consciences s’usent. (Conscience : « témoignage ou jugement secret de l’âme qui donne l’approbation aux actions bonnes et qui fait reproche des mauvaises, autrement dit : sens moral », Littré).
Etre la conscience d’un homme n’est pas toujours simple, même si parfois, elle abandonne son costume de l’intransigeance et se laisse aller à quelques aménagements de la rigueur qu’on serait en droit d’attendre d’elle. D’où les expressions « examen de conscience, soulager sa conscience qui nous obligent au supplice de nous expliquer après une mauvaise action même si notre intention était pure. Cela nous force aussi à ne pas nous satisfaire de nous être fait une conscience d’après des principes faux et arbitrairement choisis par nous. D’autres expressions comme : avoir une chose sur la conscience, avoir la conscience nette, avoir ou pas de conscience, avoir la conscience large, en conscience, feront prendre conscience de la difficulté d’être la conscience d’un homme ; et si, d’aventure cela ne suffisait pas, vous pouvez toujours vous reporter à la définition de Littré, édition JJ Pauvert, 1956 aux pages 688, 689.
Si être la conscience du commun des mortels n’est pas chose aisée, que dire du statut particulier de la Conscience d’un homme politique ? Oui, oui, les hommes politiques ont une Conscience, au moins dans mon feuilleton et dans le fait que depuis plusieurs mois je recueille leurs témoignages, leurs conversations, leurs disputes, leurs confessions.
Comme lecture de vacances je propos aux lecteurs assidus, au lecteur assidu devrais-je dire, une conversation que j’ai surprise, micro fermé ; de ces conversations qu’affectionnent les journalistes qui ne sont pas à la botte et qui révèlent, souvent, la vraie nature des gens qui ont la prétention de nous gouverner.
Conscience 1 : Êtes-vous d’accord avec moi pour dire que les états modernes sont dirigés par des managers à l’image de ces nouveaux chefs d’entreprise ?
Conscience 2 : Oui, bien entendu si vous êtes disposé à en entendre des vertes et des pas mûres. De nombreux managers sont venus à la politique et depuis quelques années, particulièrement, au ministère des Finances ce qui n’est pas anodin ; je peux citer messieurs Sautter, Mer, Breton, Borloo, plus avant, Barre et Monory et, en ce moment madame Lagarde.
Ce fut la mode au XX° siècle de nommer des ministres issus de la société civile n’ayant pas été confrontés au suffrage universel et donc responsables que devant le président de la république. A contrario, ce qui me paraît encore plus révélateur d’une dangereuse dérive, c’est que de nombreux ministres vont pantoufler dans des entreprises privées.
C1 : Pensez-vous que ce va et vient favorise, entre autres, les conditions fiscales particulières consenties à certaines entreprises, par des ministres ?
C2 : A l’évidence. De nombreux exemples récents ont prouvé que des personnalités importantes dans leur domaine d’activité dans des institutions publiques nationales et/ou internationales, avaient rejoint des entreprises privées après les avoir choisies comme prestataires ou partenaires pour leur pays ou pour leur organisme.
C1 : Est-ce inévitable ?
C2 : Oui, dans une société libérale où règne la spéculation et le mélange des genres, oui, dans une société où le profit personnel l’emporte sur le service rendu, oui, dans un monde où l’individualisme est érigé en règle d’or.
C1 : Pouvez-vous me donner des exemples de ces conditions fiscales partisanes.
C2 : les exemples abondent mais, en général cela peut se passer ainsi, c’est un exemple parmi beaucoup d’autres : une entreprise lance une OPA sur une autre entreprise ; après le tour de table inévitable, les compromis, l’intervention des banques, le ministre en charge du secteur concerné, sans avoir l’air d’y toucher, va faire savoir que les conditions de l’accord doivent correspondre à certaines règles et qu’il veillera à l’exemplarité du dossier. En général ce sont des annonces gratuites soit par une mauvaise connaissance des dossiers, soit par incompétence et méconnaissance de sujet ; les secrétaires d’état, en ce domaine, lorsqu’ils veulent une promotion, sont capables de promettre des choses qu’ils ne peuvent pas tenir. Le ministre donc promet à l’acheteur de l’exempter fiscalement, d’accepter une restructuration raisonnable et qui sait, en échange, acceptera volontiers quelques postes lucratifs dans le nouveau groupe pour des amis ou des parents. Cette méthode consiste à noyer le poisson en brandissant, avec éloquence et morgue, le sauvetage de nombreux emplois, mieux la pérennité d’une activité sur le sol national, évitant ainsi des délocalisations et des drames humains. L’homme politique n’est jamais à court d’arguments surtout les plus spécieux.
C1 : Alors que ?
C2 : Alors que le tissu industriel français n’a cessé de se déliter depuis 25 ans, que notre pays, pour vendre n’hésite pas à brader sa technologie et que le seul endroit où nous sommes internationalement compétitifs est l’industrie de l’armement !
C1 : Admettons que quelques ministres indélicats…Mais le Président de la République, quand même, quand il fait des promesses ? Je n’imagine pas qu’il puisse être impliqué dans ce genre d’opérations douteuses.
C2 : Le jeu est, en effet, plus subtil, le fusible prêt à sauter. Le Président s’il se soucie d’une telle situation reçoit les responsables financiers, interroge le capitaine : « En avez-vous parlé avec mes ministres concernés ? Si oui, s’est-il préoccupé comme je le leur demande de l’intérêt de l’entreprise sans léser l’intérêt général ? Savez-vous ce que cela va coûter à l’état, donc aux Français ? Sachez que je veillerai personnellement à ne désavantager personne ! Voyez-vous, cher ami, on n’achète pas le Président ! Mes ministres et mes secrétaires d’état me racontent des choses, des choses humiliantes, des propositions inacceptables venant de chefs d’entreprises ; sachez que ce n’est pas la bonne méthode avec moi ! Je sais que les partis ont besoin d’être soutenus pour la bonne marche de la démocratie m’enfin une petite aide matérielle ne fait de mal à personne, moi, vous savez, pour ce que j’en dis ! Mais, attention, ces pratiques sont condamnables et tombent sous le coup de la loi ! Ce serait différent si une entreprise reconnaissante décidait de financer des micro partis qui réfléchissent, et nous en avons besoin, sur des sujets de société, des sujets qui engagent note avenir, qui défendent nos libertés et préparent l’avenir, ont un idéal politique ! Mais je ne m’occupe pas de ça j’ai tellement d’autres choses à faire. Mon rôle est la sauvegarde des intérêts du pays et l’absolue impartialité de mon gouvernement. Pour le reste, voyez avec mes ministres et les trésoriers des partis.
C1 : Je comprends, seul compte l’idéal politique. Mais comment faire comprendre cela aux chefs d’entreprise ?
C2 : Le Président peut leur dire, pour conclure, qu’il restera très attentif aux négociations et que s’il se trouve, au gouvernement et dans le parti concerné, un homme ou une femme de talent qui débrouillera cette affaire dans l’intérêt de tous, il le suivra avec attention et sa carrière alors méritera d’être accompagnée. Si après cela le patron ne sait pas à quelle porte frapper il faut qu’il consulte le Who’s Who.
C1 : Mais oui, bon sang ! Mais la presse, l’opposition y avez-vous pensé ?
C2 : La presse, dans sa grande majorité, est aux ordres. Celle qui regimbe sortons lui quelques révélations croustillantes, occupons-les, par exemple, par la lutte contre l’insécurité en demandant au Figaro de produire un sondage bien tourné fait de questions référendum du style : « Êtes-vous contre la violence ? Êtes-vous contre les gens du voyage violents ?» Vous verrez que 79% des sondés sont d’accord pour penser que tous les gens du voyage sont violents, les mêmes qui ramassent leurs fruits et leurs légumes l’été, leurs poubelles toute l’année et vivent sur des décharges publiques, ou près des cimetières ou des autoroutes.
C1 : Vous ne trouvez pas que vous êtes, à votre tour, un peu simpliste, à votre tour manichéen, que vous pêchez par excès de partialité, colérique ?
C2 : Peut-être, mais c’est la réalité de ce pays, de cette classe politique qui se soucie comme d’une guigne des critiques et qui, même, prise la main dans le sac, continue à démentir ces pratiques.
Le résultat c’est qu’une partie de l’opinion, lassée par les affaires, est fatiguée d’entendre les moralistes de gauche, les belles âmes et, qu’au nom d’un consensus baveux où beaucoup d’entre eux trouvent leur compte, cette partie de l’opinion qui devrait s’indigner ne voit même plus grandir la cohorte des exclus.
Le pouvoir est dans l’apparence. En fait, il appartient à une dizaine de grosses fortunes qui détiennent les moyens de production, les médias, et qui font front contre tous ceux qu’ils soupçonnent de vouloir réduire leur influence. Marchands d’armes, de produits de luxe, grandes entreprises du BTP ou des médias, ils sont les chantres d’une économie de marché, d’un libéralisme à tous crins.
Pour leurs combines, ils puisent à pleines mains dans les fonds secrets cachés dans les paradis fiscaux qu’ils protègent et qu’ils ont, eux-mêmes, contribué à créer.
Ils savent bénéficier de l’impunité totale car ils ont noyauté une justice à laquelle ils ont rogné les ailes.
Ils n’hésitent pas à transgresser les lois, les règles morales, à falsifier les bilans avec la complicité des banquiers, des économistes, des commissaires aux comptes et des agences de notation.
C1 : Quel sombre tableau ! Mais tout cela ne concerne pas les ministres de la République ?
C2 : Ah, vous croyez ? Ils trichent, cela tout le monde le sait ; leur défense est de dire que ce n’est pas pour s’enrichir personnellement, OK, mais quid des pantouflages dans le privé à l’issue de leur mandat, quid des postes plus qu’avantageux offerts à leur entourage, quid du carnet d’adresses qui préparent aux renvois d’ascenseur, quid des présidences de commissions bidons, de postes honorifiques et de décorations usurpées ?
C1 : Vous me dressez un tableau sombre de la république, c’est terrible !
C2 : Mieux que cela, c’est désespérant quand on songe que les peuples produisent d’immenses richesses, capables de nourrir et de faire vivre décemment la planète, par leur travail, leurs chercheurs, leurs sacrifices et que l’on se rend compte que ces richesses, qui pourraient apporter le bonheur au plus grand nombre sont accaparées par le plus petit nombre bien décidé à n’en partager aucune et bien décidé à n’abandonner aucun de ses privilèges. Des richesses qui de plus sont amassées avec la complicité d’élus démocratiques et ceci m’écoeure mais qui suis-je ? J’ai ma conscience pour moi, c’est peu de chose mais c’est la seule chose importante qu’ils ne pourront jamais me prendre.
CL