Le luxe, à notre porte.
La consommation de masse, conséquence de la mondialisation, a déplacé la notion de luxe et chacun aspire à ce qui était, autrefois, les emblèmes d'une élite de l'argent. Je situe le changement, pour la société moderne, par l'apparition, dans les années cinquante, de l'Association des Créateurs de meubles en série ; le meuble fabriqué en série permet la diffusion au plus grand nombre au meilleur prix. Apparaissent alors, de nouveaux fabricants de meubles qui vont remplacer les beaux meubles en bois des menuisiers-ébénistes. Simples, épurés, modernes mais encore luxueux lorsqu'ils sont en bois « d'arbre », les meubles s'adaptent aux nouvelles formes d'habitation que sont les immeubles de la reconstruction d'après-guerre. Puis, on va faire croire que le luxe est accessible à tous et on va orienter le choix vers des meubles en panneau laqués imitant les bois précieux comme le bois de rose que les ébénistes utilisaient pour créer les belles commodes ou les secrétaires des siècles passés. Ainsi les meubles Lévitan « qui durent très longtemps » inventent les bancs, les tabourets qui remplacent les chaises et les fauteuils confortables pour tenir dans de petits appartements. Dans tous les HLM, les meubles anciens, héritages de famille, vont être bradés à des antiquaires qui ont bien senti l'air du temps et qui vont échanger la belle pendule comtoise contre un carillon moderne à piles laid et qui vous écorche les oreilles, tous les quarts d'heures, avec six notes de Big-Ben métalliques.
Il en va ainsi des meubles, des accessoires mais aussi de ce que vous mettez dans votre réfrigérateur et sur la table familiale. Avec l'arrivée de la grande distribution et de la bouffe de masse, on nous a fait croire que nous allions pouvoir avoir accès aux grandes préparations culinaires et aux mets d'exception. Sur la table de fête sont apparus le saumon fumé, le foie gras et le champagne comme chez les riches. La grande bouffe à la portée des petites bourses. Assis sur nos chaises en sky, imitant le cuir, devant nos tables de salle à manger en lamellé collé imitant les bois précieux, nous dégustâmes saumons gonflés à l'eau salée, foie gras bâclés dans des élevages de gavages d'oies aux farines animales et des champagnes fabriqués avec des moûts venant de toutes les coopératives vinicoles du sud de la France qui ne fabriquaient que de la bibine. Mais l'époque était à l'ersatz et au faux-semblants mais tous le monde était content. On abandonna une nourriture saine fabriquée à la maison avec des produits frais pour se tourner vers des plats préparés insipides et dangereux pour la santé : la purée en flocons déshydratés remplaça la bonne purée de pommes de terre, le steak de vache laitière réformée remplaça, dans les rayons des super et hyper-marchés, les morceaux moins nobles de la carcasse de bœuf que l'on cuisinait en daube, blanquette, pot-au-feu... La bouffe lyophilisée était en route, rien ne l'arrêterait plus !
Nous avions perdu de vue tout ce qu'on peut définir par le luxe. Par la diffusion élargie, le luxe n'était plus dans la qualité, le confort, la durabilité mais était passé dans le bien-être, l'espace, le temps. Le luxe s'est dématérialisé, au moins dans la tête de ceux qui n'y avaient pas accès avant, et comme on avait le fois gras, le champagne, l'HLM avec salle de bains, la BMW d'occasion, on s'imaginait avoir accédé au luxe bourgeois. Mais, en réalité, ce ne sont que faux semblants. Le secteur du luxe invisible, ce luxe dont on ne connaît pas les marques, celui des jets privés, des yachts, des bijoux, de la culture, du tourisme (pas celui des croisières Costa, ni des semaines en Grèce pour remplir des hôtels où les repas sont pris au buffet et les maladies de peau à la piscine) reste très protégé. Il n'est accessible que par une minorité.
L'être humain a besoin du rapport au temps et à soi, d'aspirations superficielles, frivoles. Il aspire au désir infini, regarde avec envie non dissimulée le mariage princier dans la prude Albion, comble du fac-similé. La recherche inconsciente ou pas d'une forme de luxe est le signe ostentatoire d'une lutte des classes ou/et l'expression orgueilleuse du désir insatiable conditionnant l'homme qui essaie, toute sa vie, sans y parvenir, de s'élever au-dessus de sa condition. Ce qui est une façon de dire que sa présence sur terre n'est pas qu'un passage, une survie, un besoin nécessaire de conservation et de perpétuation de l'espèce. Notre façon d'affirmer notre humanité. Mais le luxe est-il bien un marqueur d'humanité ? Alors que j'écris ces lignes, j'entends que depuis hier soir, DSK a trouvé une maison dans le sud-ouest de Manhattan. Cinq salles de bains ( ne riez pas, même si l'image du récipiendaire tout nu jaillissant d'une salle de bains vous revient en mémoire), le nombre des pièces devant être en rapport, comme le loyer : 50 000 dollars par mois (il n'est pas précisé si les charges sont comprises!). « Retirez à l'homme le superflu et vous lui ôtez sa part d'humanité » a dit Shakespeare. DSK doit être excessivement humain et moi, moi qui n'ait qu'une salle de bains de 3,3 m2 ?
Les grandes utopies politiques, la morale, la défense des valeurs se sont épuisées et il reste l'espoir, très individualiste, pour sortir de la grisaille, de trouver un mieux-être, un avenir meilleur, une fête des sens qui est la dimension humaine du luxe. Depuis que l'homme est sapiens, il se pare, il décore mais il fait des cadeaux, crée des liens, gagne des titres, cherche les honneurs. Le superflu, c'est cela le luxe sauf que lorsque le superflu devient ostentatoire et superfétatoire il devient odieux.
Quand le luxe concrétise une inégalité il symbolise la hiérarchie. Avec la religion appuyant l'Etat, les distinctions entre seigneurs et serfs se concrétise par l'exposition du luxe des premiers qui se distinguent des seconds. Avec la Renaissance, il va se déplacer vers les livres, la peinture, la sculpture ; toutes choses à la portée des riches et d'eux seuls qui fait que le luxe est l'apanage d'une partie dominante de la société.
Et puis le luxe s'est modernisé, la voiture ne doit plus être seulement clinquante comme les belles américaines ou les berlines allemandes, elle doit être, luxe suprême, confortable mais surtout sûre ! La Volvo n'est pas à la portée de toutes les bourses, c'est un objet de luxe. Aujourd'hui c'est encore plus, il faut qu'elle soit écologique.
L'étanchéité entre les classes a, en apparence, disparu mais, en réalité, ce n'est qu'illusion.
Le luxe, à notre époque, c'est le temps de vivre, de se cultiver, de rêver, toutes choses de plus en plus mises en cause par la société. On essaie de nous faire travailler le plus longtemps possible, la démocratisation de la culture est un leurre et le rêve, le rêve, seuls les rêveurs y croient.