Le rat de droite et le rat de gauche.
Ce qui secoue le microcosme médiatique ces jours-ci est la question de savoir si les citoyens qui regardent la télévision vont avoir droit à un débat réunissant tous les candidats à l’élection présidentielle ou seulement deux fois cinq d’entre eux mais lesquels – doit-on opposer les deux premiers dans les sondages, les faire s’éviter, qui mettre comme petit candidat dans le groupe 1 ou dans le 2 ? - ou bien encore, s’ils seront remplacés par leurs porte-paroles ou par leurs conseillers particuliers. Restera ensuite à décider de la place qu’ils occuperont autour de la table ou s’il ne vaudrait pas mieux qu’ils soient derrière des pupitres mais alors il faut envisager de placer des estrades sous les pieds de chacun pour s’assurer, qu’à l’image, la tête de l’un ne dépassera pas celle de l’autre !
Il est vrai que pour celles et ceux qui tentent de s’intéresser à la campagne, le printemps offre de nombreuses occasions de se réjouir. Les arbres bourgeonnent. Chez nous qui en sommes à guetter la première hirondelle avant d’oser parler du printemps varois, le renouveau de la nature ne fait plus aucun doute. Nos cerisiers, nos amandiers sont en fleurs et on hésite encore à semer les premiers haricots verts. Dans l’ordre des choses, il faut d’abord se demander si les saints de glace qui sont réputés geler les plants fragiles repiqués trop tôt dans la saison, sont une réelle menace pour le potager ou s’il ne serait pas plus prudent d’attendre un peu. En général, est-ce que tous les semis vont-ils tenir leurs promesses ou, serons-nous encore déçus, frustrés par le résultat ? Devrons-nous attendre encore un an avant de voir refleurir la nature et les plantes crouler sous les fruits ?
En attendant, les médias s’interrogent sur le vote utile et, après avoir digéré la viande hallal, se questionnent sur l’urgence de traquer les barbus qui ont fait un voyage au Pakistan ces dernières années et s’inquiètent de la chute malencontreuse, en descendant l’escalier – en d’autres temps et dans d’autres scènes de spectacle, on eût dit « l’ai-je bien descendu ? » - d’une candidate qui n’a pas encore réussi à monter une marche de l’Everest sondagier ou encore, se divertissent avec les saillies oratoires plus faciles à comprendre et à digérer que les leçons économiques d’experts zélés qui analysent les projets des candidats même quand ceux-ci n’en ont pas ou les propositions en rafales que chaque micro, tendu vers une bouche qui s’ouvre, gobe et recrache aux journaux télévisés du 20 heures.
Cependant la pluie de cette nuit a contribué à éclaircir l’horizon végétal. Le pollen, qui avait recouvert la nature, supplantant dans nos restanques, à l’abri des fumées de carbone, la poussière des sols arides et les dernières feuilles sèches échappées de la décomposition, a été lessivé par une pluie attendue et exacte au rendez-vous. La nature respire, les oliviers de mon frère, secoués par une rude attaque du gel, revivent et les oignons de mes voisins jardiniers lancent, vers le ciel, leurs fines tiges vert pâle. A Paris, Miss météo se désole d’un mercredi maussade pendant qu’ici rigolent une multitude de petits rus qui sourdent de la colline, longtemps après la pluie. Les rats des champs que nous sommes ont-ils quelque chose de commun avec les rats des villes bien plus nombreux pour qui pluie égale boue noire, embouteillages et cheveux frisés ?
Le rat de droite invita, d’une manière fort incivile, le rat de gauche à débattre des idées ou bien c’est le contraire. Mal leur en prit qui ne purent jamais le faire. Le débat fut malhonnête, rien n’y manqua. Chacun y alla de sa blague, de son offense, de son affront, de son impolitesse, de son sarcasme et peu de gens troublaient la fête tant ils y prenaient plaisir. Rien ne manqua, pas même les embûches tendues par les sicaires payés pour ça, les affaires sorties au bon moment, le départ des trains pour Moscou, Berlin jusqu’à Oslo, les promesses d’hier jusqu’à l’héritage dont on n’a pas encore fait le droit d’inventaire. Le rat du milieu essaya bien de s’inviter aux agapes sous le regard bienveillant des deux autres mais rien n’y faisait, il ne pouvait se contenter que des reliefs du repas. L’un d’eux cependant, qui n’avait pas été invité, troubla le bon ordonnancement et interrompit le festin. Le rat de droite, dont l’appétit s’aiguise, prend les plus gros morceaux et sa taille s’accroit et menace l’autre qui demande au trouble fête de se retirer. Le chœur des rats de gauche entonne l’air du vote utile mais le trublion fait front, il croit en ses chances et sa tête enfle ; tenterait-il de se faire aussi gros que le bœuf ?
- C’est assez dit le rustique, je cesse d’être gentil ! Je rends coup de griffe pour coup de griffe.
- Rabats ton caquet avant que je t’explose ! Réplique l’autre.
- Allons de conserve, dit celui qui dérange, en saisissant le rat de gauche aux épaules, laissons le rat de droite et tous ces vermisseaux. Je ne suis pas à vendre et il ne sera pas facile de m’acheter mais resserrons les rangs, que rien ne vienne interrompre la progression du Front, tu en auras besoin au deuxième tour ! Ce n’est pas que je me pique du gâteau que tu convoites mais, au moins, avec un Front fort tu ne risques plus d’être tenté de devoir fréquenter ces rats de droite. Leur cuisine est indigeste et les garde à manger sont vides. A nous deux nous les remplirons et pourrons en distribuer les prébendes au plus grand nombre. Adieu donc au serrage de ceinture, fi du malheur que la droite fait courir.
La nature qui s’éveille et si belle à nos yeux. La nouvelle menace qui la guette risque de faire couler beaucoup de larmes d’huile de schiste et nous avons besoin de quelques rats de gauche pour nous battre contre les pétroliers qui prospèrent dans les champs de droite. Ne serait-ce pas un discours fossile ? Point ! A La Fontaine désaltérons-nous !