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Nouvelle : La Provence verte en 2050.

1 Avril 2012 , Rédigé par C

La Tour Louxor à Doha est le symbole de l'architecture mondiale qui a réussi. Ses trois cent trente étages en font la tour la plus haute du monde et son hôtel unique, au deux centième étage, est suspendu dans une forêt d'essences venues des plus vieilles forêts équatoriales détruites depuis plus de vingt ans maintenant. Accéder à l'hôtel signifie "être arrivé" et ceux qui le fréquentent l'appellent, juste, The Louxor.

 

Dans la cabine pressurisée qui le hisse, à plus de 180 kilomètre-heure, Gary Golden Gate, 3G pour les intimes, regarde sans le voir, le panorama du meilleur des mondes. A ses pieds, l'astroport en forme de trèfle à quatre feuilles, terminé depuis 2020, où il a posé sa navette, s'éloigne à toute vitesse et il n'a pas le loisir d'apprécier le coup d’œil sur les cercles concentriques du nouveau port.

 

La porte de l'ascenseur s'ouvre sur une musique de Piotr Volbach et Mic Copyhaydn. Une jeune hôtesse aux yeux bridés l'accueille et le précède jusqu'à la salle de conférence Bill Gates. Lorsqu'il entre, les conversations s'interrompent au fur et à mesure de sa progression vers la tribune où un calicot annonce, en lettres d'or sur fond noir " L'avenir du travail". De nombreux invités, anciens dirigeants mondiaux experts en la matière et incapables, de leur temps, à revaloriser le travail ou réindustrialiser leurs pays défaits par les crises de 2008 et surtout de 2013, sont venus se joindre aux nouveaux maîtres de la planète. Trois jours durant ils se sont donné pour objectif, avec des experts financiers des grandes banques, des grands prêtres de l'économie de marché, des patrons des grands groupes médiatiques mondiaux, des magnats asiatiques du négoce et les inévitables professeurs d'économie des universités de Dubaï, Oxford et Rio de Janeiro, d'évoquer l'avenir de l'humanité sous l'angle du travail.

 

Tous les journalistes qui ne sont pas dûment accrédités sont tenus à l'écart par un service d'ordre presque inexistant mais d'une efficacité à toute épreuve. Les manifestants qui troublaient les réunions à Davos ou à Tokyo au début du siècle ne sont plus que de lointains souvenirs dont on se gausse quand, par hasard ou par inconscience, un protestataire  réussit à déplier sa banderole avant de se faire "découper" par les services de sécurité.

 

3G, devant son pupitre, lance le colloque. Il présente, brièvement, les animateurs des tables rondes qui devront donner leur compte-rendu dans une demi-heure. Dans ce milieu-là, Monsieur, on n'a pas de temps à perdre, time is money !

Il brosse, en quelques mots, la philosophie de ces trois journées.

 

"Ouvrons la voie à une nouvelle civilisation. Le Monde est sorti de deux crises qui ont permis à nos grandes entreprises de sortir encore plus grandes et plus fortes, il faut maintenir le cap. Nous savons tous qu'il n'existe pas de pays au monde où l'on trouvera, à l'avenir, dans quelque secteur que ce soit et surtout dans les anciens pays riches, suffisamment d'emplois correctement rémunérés et cela aussi longtemps que les marchés en croissance auront besoin, de plus en plus, de technologies performantes. Notre nouvelle économie est une grande consommatrice d'énergie mais, plus encore, une grande consommatrice de technologie. Je résumerai l'avenir en deux mots "concentrations" et "bénévolat". Concentrer nos forces pour occuper tout l'espace et promouvoir le bénévolat pour magnifier notre image en privilégiant nos actionnaires. Ayez tout cela en mémoire, pendant vos débats, qui devront être productifs et surtout, messieurs, pas de rhétorique, s'il vous plaît ! Des idées qui débouchent sur des actions, pas de bal-bla, de l’action !"

 

 Le regard d'aigle de 3G fit le tour de la salle pour s'assurer que les seules représentantes du sexe féminin étaient bien à leurs places devant les portes de la salle et derrière les tables où trônaient cafetières, eaux minérales, jus de fruits et viennoiseries. Puis il reporta son regard sur la salle où la rumeur commençait à enfler.

 

"Un dernier mot, avant de vous laisser rejoindre les différentes tables rondes où vous êtes inscrits. Dans quinze ans, vingt pour cent de la population active suffiront à maintenir l'activité économique de la planète. Il faudra donc trouver, pour les quatre-vingts autres, une occupation, une tache, un office. Appelons cela comme nous le voulons mais soyons inventifs. Bon travail ! Je vous donne rendez-vous dans trente minutes soit, exactement à onze heures quinze." Dit-il en fixant ostensiblement son bracelet montre et en sautant de l'estrade sous les applaudissements nourris de la salle.

 

A sept mille kilomètres de là, dans la Provence verte, des milliards de gouttes d'huile lourde emprisonnées dans un sous-sol schisteux se libéraient dans des millions de mètres cubes d'eau de source, enrichissant des viticulteurs qui ont arraché leurs vignes en prenant, au passage, les subventions européennes et les dollars empoisonnés des entreprises de forage et empoisonnant tous les autres. L'argent public, distribué sans discernement à des quidams qui louaient leurs terres à des multinationales qui exploitaient le gaz et l'huile de schiste, avait condamné la viticulture varoise, défiguré le paysage et confiné à la côte, déjà surpeuplée, le tourisme des riches de l'Europe de l'est qui en ont fait leur port d'attache.

 

Des conduites-forcées sillonnent la région. Elles transportent, jusqu'aux puits de forage, l'eau du Verdon et de la Durance après l'assèchement des nappes phréatiques et des rivières varoises. Des pipelines serpentent entre les étangs de confinement des eaux d'extraction polluées jusqu'au port minéralier de Fos qui connaît une nouvelle vie après sa déchéance des années 2015 à 2018 et la fermeture des robinets du pétrole du Golfe ravagé par d'incessants conflits armés.

 

Dans les communes rurales de l'arrière-pays, les mobile-homes ont mité le paysage. Des 4x4 sillonnent les routes élargies sans discernement et la noria des véhicules puissants et vrombissants empêche toute circulation de loisir. Les écoles publiques ont été fermées et remplacées par des écoles subventionnées par les compagnies pétrolières. Les élèves s'y succèdent, par tranches d'âge, un casque audio-vidéo posé sur leur tête comme un bonnet d'âne sur la tête d'un schtroumpf, les yeux fixés sur des murs d'écrans où des programmes adaptés assurent la pérennité des logiques de la société de marché.

 

Le petit commerce et le petit artisanat ont refait leur apparition depuis la crise de 2013 et l'explosion du chômage de masse. Jusqu'alors, les associations multiples et variées, qui avaient été créées en 1901, étaient animés par des bénévoles souvent issus de la catégorie des retraités qui trouvaient, dans ces activités, un exutoire à leur inactivité. Aucune ambiguïté dans l'engagement au service d'une association, il s'agissait bien d'un engagement volontaire pour rendre service mais, après le traitement du chômage par les responsables néo-libéraux de la droite laudatrice du bouclier fiscal, le bénévolat se transforma en volontariat. Les chômeurs en fin de droits se virent proposer des activités à temps partiel dans des associations œuvrant dans l'aide à la personne, s'intéressant aux services de proximité, aux activités sportives contre une rémunération modeste qui devait permettre à ces nouveaux citoyens dévalués de garder un semblant de conscience de leur relative valeur.

 

Réapparurent alors, des balayeurs dans les rues, des laveurs de pare-brises dans les stations-services robotisées, des cordonniers, et des vendeurs de cigarettes. Ceux qui avaient la chance d'obtenir ce genre d'activités étaient rétribués sous forme d'un logement gratuit où ils s'entassaient. Au début du siècle, un candidat à l'élection présidentielle avait déclaré, la main sur le cœur : " Je veux, si je suis élu président de la République, que d’ici à deux ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d’y mourir de froid. Parce que le droit à l’hébergement, je vais vous le dire, c’est une obligation humaine. Mes chers amis, comprenez le bien : si on n'est plus choqué quand quelqu’un n’a pas un toit lorsque qu'il fait froid et qu’il est obligé de dormir dehors, c’est tout l’équilibre de la société où vous voulez que vos enfants vivent en paix qui s’en trouvera remis en cause ».

 

Une grande misère s'installait autour des grandes propriétés agricoles transformées en champs pétrolifères. Aux limites des clôtures électrifiées, de superbes villas qui avaient poussé dans les anciennes vignes dont le panorama s'ornait de pompes d'où jaillissaient une eau jaunie et huileuse, poussaient des parkings recouverts de mobile-homes réformés et une multitude s'organisait pour ne pas mourir de faim. La société des vingt pour cent se rapprochait. La structure sociale brisée, le langage, lui même, suivait : on ne parlait plus d'impôt mais de contribution, plus de chômeurs mais chercheur d'emploi, plus de sans-abri mais d'itinérants, plus de chômage technique mais de travail à temps partiel...Et les profiteurs de l'économie sans frontière présentaient les crises consécutives et de plus en plus rapprochées comme un processus naturel auquel plus personne ne pouvaient échapper alors que tout le monde supposait que c'était la conséquence d'une politique volontariste des pays occidentaux qui s'étaient servis, pendant des siècles, sur les richesses des pays du sud et qui continuent avec des lois scélérates qui, sous couvert d'écologie, de protection de l'environnement et de la biodiversité, gèlent à leur profit l'utilisation des territoires de pays en voie de développement.

A Doha, les managers débattaient tranquillement des dosages pour que le cinquième fortuné de la population contrôle le reste superflu. Étant entendu qu'il ne faut pas demander d'efforts nouveaux aux entreprises soumises aux exigences des marchés et prises dans la guerre de la rentabilité à tout prix, les intervenants de la table ronde "le plus petit travail possible" faisant allusion au ppcm (plus petit commun multiple) s'ingénient à trouver des solutions viables c'est-à-dire qui n'entament pas les bénéfices des entreprises, assurent l'enrichissement des actionnaires et suffisent à faire tenir tranquilles les quatre-vingt pour cent de la population de la planète.

3G remercia d'un petit signe de tête la ravissante blonde qui lui tenait la double porte donnant accès à la salle protégée par deux gorilles en costume trois pièces et crâne rasé. Il entra dans une immense salle dans laquelle une grande table ovale en bois précieux occupait  le centre. Une baie vitrée de cent soixante mètres carrés s'ouvrait sur le port de Doha. Des boites d'un kilo de caviar Malossol trônaient dans d'énormes coupes remplies de glaçons et des cols dorés dépassaient des seaux à champagne. Une douzaine d'hommes enfoncés dans de confortables fauteuils de cuir blanc écoutaient attentivement l'exposé d'un jeune conférencier droit devant un pupitre en verre.

« …se déroule sur les marchés financiers depuis les années soixante, respecte une logique imparable… ».                        

Les gouvernements, tous les gouvernements des pays industrialisés, au nom du dogme économique du marché libre et sans frontière, ont abattu toutes les barrières qui permettaient de contrôler, depuis le système de Bretton Woods, le trafic international des capitaux et des fonds. Ils ont beau jeu de se plaindre aujourd'hui et il ne leur reste qu'à s'en prendre à leur gestion avec la complicité du FMI, de l'OMC et autres ! Ils peuvent réunir tous les G30, faire les matamores, ils savent bien qu'ils ont joué à l'apprenti sorcier et qu'il ne sert à rien de vouloir nous faire porter le chapeau sinon à flatter leur ego. Ce sont les Etats-Unis, l'Allemagne de l'Ouest, le Canada et la Suisse qui abandonnèrent, en 1970, les contrôles des mouvements de capitaux. La digue rompue, d'autres pays s'engouffrèrent et le système des taux fixes s'effondra. Les courtiers négociaient entre eux les taux de change ce qui fit dire au président français Jacques Chirac que les agents de change étaient "le sida de l'économie mondiale.

Sous la pression de leurs industriels, les lobbys poussèrent les gouvernements britannique et japonais à faire de même en 1979. Ceux qui résistaient encore y furent contraints par le FMI ou la Communauté européenne; ce fut le cas de l'Italie en 1990, puis de l'Espagne et du Portugal en 1992 quand ils décidèrent d'adhérer à l'Union Européenne.

La France qui entama une croisade en 2009 par l'agitation stérile de leur président Nicolas Sarkozy, avait anticipé dès 1990, sur un rapport de Mr Delors alors  Président de la Commission Européenne, cette disposition pour que " la libre circulation des capitaux facilite le financement des entreprises européennes en abaissant le coût d'accès au marché et, plus largement, participe à l'intégration des marchés de capitaux européens". Ils ont, par cet acte,  choisi de renoncer à l'autonomie de leur politique monétaire ! Ils s'arrogèrent, plus tard, le beau rôle en prenant le leadership de la croisade contre les banques !"

 

Un sourire se dessinât sur les lèvres de 3G. Il pouvait être satisfait de son intervenant. Il quitta en silence la salle de conférence. Ainsi pensait-il, seule une politique et une législation aux ordres, mises en œuvre par tous les gouvernements  démocratiquement élus ont permis l'installation progressive d'un système économique indépendant des politiques nationales ou intra nationales et ce n'est pas une puissance supérieure ni un complot mondial qui en sont l'architecte ! Chaque fois que le FMI a accordé des crédits dans le passé, il l'assortissait de l'obligation  de s'ouvrir à la circulation internationale des capitaux. Il se souvint du scandale de son président DSK et la catastrophique gestion de sa remplaçante française Mme Lagarde. Les bourses dévissaient, tous les jours les indices baissaient et on avait échappé de peu à une nouvelle crise bancaire. Heureusement les banques avaient refait leur matelas et avaient reconstitué leur trésor de guerre écorné, un temps. Les réseaux électroniques avaient favorisé les machines monétaires des banques, des assurances et des fonds d'investissements. Cette liberté universelle avait permis à l'industrie financière mondiale de faire de super profits dans les années 2013 à ce jour ; il s'agissait, maintenant de maintenir le cap et de thésauriser les efforts d'une décennie.

 

3G se dirigea vers l'ascenseur, suivi discrètement par trois gardes du corps qui montèrent dans la cabine voisine après avoir enregistré l'étage demandé.

3G sortit de l'ascenseur  au 332° étage et se trouva dans une immense serre tropicale où jaillissaient des cascades de liquides colorés et parfumés. Une hôtesse en sari s'approcha de lui…

                                                                          *

                                                                      *      *

Dans le jacusi où il se prélassait en galante compagnie, 3G suivait sur un grand écran les nouvelles de la planète. Il regardait, indifférent, un reportage sur les dégâts provoqués par les fracturations du sol provençal dans le cadre de l’exploitation de gaz et huile de schiste argileux. De vieilles images d’archives remémoraient le processus qui avait conduit Nicolas Sarkozy à autoriser l’exploitation des gaz de schiste.  Réélu en 2012 après une campagne électorale incohérente et mensongère faisant appel aux plus bas instincts d’une population dont on flattait un sentiment de puissance –la France Forte – et un rejet de l’autre quand le danger se situait à leur porte, dans leurs champs, il avait fait alliance avec Total pour mettre sous coupe réglée toute une région qu’il allait contribuer à détruire.

A la fin du deuxième quinquennat, déjà, les pluies acides avaient fait leur œuvre. La forêt provençale jaune, échevelée, crevassée, lunaire se désertifiait. Le littoral, que les cassandres avaient averti qu’il ne pourrait pas rester à l’abri des accidents inhérents à cette exploitation et qui se faisaient moquer par tous ceux qui affichaient leur certitude que cela ne pouvait arriver en France et que, comme le nuage de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière, les pluies acides seraient arrêtées par les Maures et l’Estérel, le littoral donc était dévasté et désertifié. Le littoral méditerranéen était colonisé par des algues et le milieu halieutique détruit. Les villas de St Jean Cap Ferrat aux façades lépreuses dont les crépis tombaient en lambeaux étaient squattées par une population qui vivait dans la précarité, le vagabondage et les rapines.  Le séquençage des gènes, qui avait permis en 2015 de cataloguer un million de nouveaux organismes vivants et qui avait fait faire un bon colossal à la diversité du vivant, venait de donner, en 2046, des résultats catastrophiques qui avait ramené la diversité à moins de 60 000 soit moins que pendant les années quatre-vingt-dix, à la différence près mais essentielle c’est que ce n’était pas par ignorance mais par destruction des espèces due aux quantités énormes de polluants déversés par les pipe-lines des usines de retraitement des eaux usées des exploitations de gaz.  

                                                                              *

                                                                           *     *

 En cette belle journée de juillet 2050, 3G téléphona à sa femme. Dans son lagon d’une des îles Maldives, qui avait été rehaussée pour survivre à la montée des océans consécutive au réchauffement planétaire, dans la luxueuse villa, la progéniture de 3G coulait des jours tranquilles.

 

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L
<br /> Très intéressant ! Je viens de commander un livre sur un peu le même sujet, de Jeremy Rifkin,<br /> <br /> <br /> "La troisième révolution industrielle"<br />
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