Paroles!Paroles!
Sans me prendre pour un historien du langage, je suppose, que l’homme préhistorique n’utilisait pas des mots pour représenter sa pensée mais utilisait des onomatopées qui associaient un mot à une action. L’homo sapiens, cueilleur et chasseur, pour ce que j’en crois, ne formulait pas de propositions qui auraient constitué une pensée se représentant elle-même, c’est-à-dire s’analysant, et construisant un substitut qui la prolonge ; il identifiait une action comme l’action de la lumière sur les plantes, utile en soi, nécessaire. Il lui fallait « des actions et non pas des paroles » comme le dira, plus tard l’Iphigénie de Racine.
Puis vint la période que je pourrais appeler classique, où les règles, la grammaire, la conjugaison permirent de structurer la langue. Les mots alors, ordonnés en propositions qui font appel au temps, intervalle suffisant pour que la pensée se construise, induisent un raisonnement qui ouvre un espace personnel et compose un rituel : l’homme devient penseur; il parle des idées, il n’est plus seulement le philosophe qui observe l’homme et la société, il conquiert un nouveau domaine, celui qui doit l’amener à présenter des analyses, proposer des solutions pour les critiquer immédiatement.
Nous aurions pu en rester là, c’est ce que nous pourrions appeler « les Lumières » mais c’est alors que sont arrivés les temps modernes et les mots, comme si on revenait à l’époque préhistorique, se détachent des idées, s’en exonèrent, ne sont plus que des onomatopées lancées comme des sons et plus du tout véhiculant des pensées ; c’est ce que je vais essayer de montrer, et je vais prendre des exemples qui, tous les jours, occupent les ondes.
La pensée n’est plus analytique, on ne remonte plus des effets aux causes, des conséquences aux principes, du particulier au général, du complexe au simple, elle s’enferme dans un raisonnement synthétique, par exemple : « il faut supprimer les paradis fiscaux !» n’entraîne pas chez le promoteur de cette affirmation qu’il envisage d’analyser le phénomène et d’en rechercher les causes pour trouver une solution pérenne ; son but est de marquer l’opinion par une argutie, non des arguments, qui ne s’attaque qu’aux effets et ne mets pas le système en cause, de même que « on va s’occuper des hauts salaires des patrons » ne veut pas dire que l’on va discuter de bien fondé de rémunérations en général mais, plus simplement, que l’on met en relief les salaires d’une catégorie de personnel sans analyser les causes, sans faire intervenir l’analyse étendue de la répartition des bénéfices de l’entreprise, et plus généralement, de la répartition des richesses.
Parler, parler donc pour occuper l’espace sonore et occuper d’une over dose de mots le champ de la conversation ne présentant pas une cohérence dans les actions qu’ils sous tendent.
Si les hommes politiques utilisent les mots comme des missiles, les journalistes de la presse parlée sont responsables de s’en rendre complices. En effet, le commentaire a succédé à la critique. Un face à face faussé car le langage doit être analysé et doit être critiqué, le locuteur poussé dans ses derniers retranchements, et le droit de suite exercé à l’extrême. Ainsi, le locuteur qui utilise les mots que ne structure aucune pensée est démasqué, or, que fait le journaliste de la presse parlée qui est, de plus en plus, un animateur et non un journaliste, il commente ! Et l’on arrive à ce paradoxe que les mots prononcés par l’un sont commentés par l’autre, c’est-à-dire qu’on donne deux versions et que l’on oublie la pensée qu’ils sont censés porter. Dans l’exemple de la suppression des paradis fiscaux, le travail d’analyse devrait exiger qu’une négociation, pas une concertation qui ne débouche que sur un compte-rendu d’une énième commission, réunisse ceux qui sont susceptibles de changer ce qui doit l’être pour aboutir à une solution.
Cependant, face aux poids des mots, la pratique analytique a ses propres limites. La réunion de Copenhague sur le climat est une brillante illustration de ces réunions où l’on parle et où l’on n’aboutit pas alors que l’analyse des effets a conduit à remonter aux causes. Alors qu’est ce qui cloche ? La réponse est simple : à une analyse juste on a répondu par une solution fausse qui est une taxe carbone qui prévoyait de ne pas taxer les pollueurs. N’a-t-on pas là, la preuve manifeste que la présentation médiatique qui met les mots avant les idées est devenue la tare de notre époque ? Deux anciens premiers ministres débarquent dans tous les journaux télévisés du 20 heures et psalmodient « la taxe carbone, la taxe carbone ! », le président de la république « la taxe carbone, je la ferai et personne ne m’en empêchera », les verts, les écolos « la taxe carbone, la taxe carbone », on est dans l’émotion pas dans l’échange d’idées qui serait de dire que si on relocalisait les productions agricoles, industrielles, si on limitait les transports de marchandises, si on économisait l’énergie, si on développait les énergies non fossiles, si on recyclait mieux, si, si, si, il n’y aurait plus besoin de faire la taxe mais comme on ne veut pas faire cela, il est plus simple de ne pas aborder le problème, plus facile de continuer à se cacher les yeux et se boucher les oreilles, plutôt que de réfléchir sur un changement radical de nos comportements.