Souvenirs d'enfance
Quand l’horizon s’assombrit, que la flûte du temps arpége les heures, que tourne sur le phonographe de ma vie le disque noir de ma mémoire, je compte les jours !
Surgissent alors les souvenirs de mon enfance, si tendres et si lointains qu’ils sont, parfois durs à supporter. Ils renvoient, à ma mémoire qui bafouille, à de vivants débris, à de rocambolesques histoires, à d’indicibles pensées qui la hantent.
On ne sait plus si, à force de les répéter, on ne les rajeunit pas, si dans l’espoir de les revivre, on ne les embellit pas mais, ce dont je ne doute pas c’est le bonheur que procure leur partage avec vous.
Parmi ces cadeaux que livre la mémoire à ma sagacité et qui me fait préférer celui-ci plutôt qu’un autre, il en est un qui revient sans cesse et qu’en souvenir de lui, je pourrai, ce jour vous raconter.
Peu de gens se souviennent d’évènements qui les concernent avant leur cinquième année, dit-on ! De ces choses qu’ils n'ont pu entendre une multitude de fois parce qu’elles ne font pas partie de la geste familiale. C’est le cas, aujourd’hui. Un secret, en sorte, que personne ne pût, jamais, me raconter tout simplement parce que je le gardais enfoui au fond de ma mémoire comme une pépite d’or au fond d’une bourse élimée qui n’en contint jamais d’autre.
Je devais avoir moins de cinq ans car c’est la différence d’âge qui me sépare de mon jeune frère et cela a son importance pour dater ce récit, car sa naissance me chassa de ce monde onirique. Que l’on ne s’y trompe pas, j’emploie, sans acrimonie, le verbe chasser car commença, alors pour moi, l’aventure. En effet, à sa naissance il prit ma place dans la chambre de nos parents dans le lit qui avait été le mien et je m’exilais à l’étage au-dessus, le dernier sous les toits, d’où je découvris la peur de mourir mais cela est une autre histoire que je vous raconterai, peut-être, un jour.
La scène se passe, vous l’aurez compris, dans la chambre des parents. Au premier étage de cette maison de village qui en comportait deux, à l’aplomb de l’église qui dominait de son clocher et de son dôme classique la rue de l’Ecluse, la chambre occupait toute la place. C’était une de ces grandes pièces à plafond haut et dont un des coins se prolongeait par une pièce obscure servant de cabinet de toilette.
Au milieu d'un des murs, une cheminée en marbre dont le manteau supportait l’antique pendule en bronze doré sur un socle en marbre et où des personnages, qui font penser à des anges, soutiennent le cadran où les aiguilles compteront les heures, les minutes jusqu’à la fin. Sous le manteau, le foyer fermé sur le merveilleux qui s’ouvre, tous les ans, à Noël. La chambre était meublée d’un grand lit en noyer qui voyait, à l’époque, aussi bien les naissances que les morts et qui occupait le mur qui faisait face à la fenêtre ; une grande fenêtre à six rangées de six carreaux occultés par un voile fin mais, qui, en ces circonstances particulières était cachée par un épais rideau qui empêchait la lumière du jour, qui filtrait à travers les persiennes closes, d’entrer.
Car j’avais la rougeole qui emporta, en janvier, mois de ma naissance mais non la même année, le Dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils et que la tradition populaire redoutait pour sa violence et sa contagion. Heureusement que la garce ne frappe, disait-on, qu’une fois mais qui, cependant, faisait encore des ravages.
Sur le côté gauche du lit marital, séparé par une table de nuit où trônait une lampe de chevet que l’on avait habillée d’un voile rouge pour que la puissance de ses feux atténués ne fatigue ou ne blesse mes jeunes yeux larmoyants, je reposais dans un petit lit à ma taille.
Ma mère qui, au rez-de-chaussée, vendait le pain qu’avait laborieusement fabriqué mon père pendant toute une longue nuit de veille, s’absentait entre deux clients pour voir comme j’allais ; elle en profitait pour passer sur mon visage fiévreux un linge parfumé dont la fragrance me poursuit encore. Ce matin là, je regardais le spectacle de la rue que déroulait un plafond animé. A l’aplomb haut de la fenêtre, le rideau laissait passer une ligne claire qui s’animait, à chaque passage d’un piéton dans la rue de l’Ecluse. Je suivais la silhouette qui se découpait en une ligne sombre et qui glissait telle un fantôme, sans bruit, sans gesticulation, d’un côté à l’autre de la fenêtre. Ces personnages entraient côté jardin et sortaient côté cour ou l’inverse comme dans un théâtre d’ombres chinoises. Parfois, l’une d’elles interrompait sa progression au milieu de l’espace et disparaissait, comme happée par le rideau à l’instant même ou retentissait le carillon de la porte du magasin. J’attendais qu’elle réapparaisse, quelques minutes plus tard, et s’évanouisse d’un côté ou de l’autre.
Ce matin là, le carillon, une fois encore, sonnait allègrement et ses notes familières n’avaient rien de particulier ; ce qui, en revanche, changeait de l’habitude c’est que j’entendis la voix de ma mère qui disait « Changez-vous donc dans la chambre, je viens de monter, le petit dort ».
Il s’ensuivit, dans l’escalier qui montait à la chambre, une succession de frottements, de halètements et, soudain, la porte s’entrouvrit et une tête apparut. De saisissement je fermais les yeux et ne les rouvris que bien longtemps après lorsque j’entendis maman dire « Au revoir, monsieur le Marquis, à votre service » puis jaillissant, comme un soulagement ou une innocente moquerie, un rire cristallin.
J’appris, plus tard, car cette scène devait se reproduire que mes parents prêtaient, pour quelques instants, leur chambre pour que le Marquis de Forbin, de La Barben, d’Oppède et plus familièrement Antoine, puisse se changer et troquer son costume élimé pour un smoking, qu’il transportait plié dans un journal, avant d’aller visiter sa parentèle.
Il ressortait de la boulangerie en laissant à la garde de ma mère son costume et serrant, sous son bras, une flûte-c'est comme cela qu'on désignait le pain de sept cents grammes- qu'il mangerait, chemin faisant, car il allait à pied au château, avec une poignée d'olives.
Autres temps, autres moeurs et délicate mémoire qui ravive de doux souvenirs...
Cette nouvelle s'adresse, en particulier, aux titulaires du Certificat d' E tudes Primaires.