Feuilleton : chapitre XI
-Bonjour, madame ! Crie la juge en avançant le buste et en posant ses avant-bras sur la table en acajou verni. Cela provoque chez son interlocutrice un haussement de sourcil juste ébauché eu égard au fait que les multiples liftings ne laissent pas beaucoup d’élasticité à un visage dont l’expression s’apparente plus à un visage de cire de musée qu’au paisible et noble portrait d’une personne d’un certain âge.
On lui a dit de parler haut, de ne point s’interdire d’élever la voix, de s’obliger à forcer le ton car il fallait s’assurer que la vieille dame comprenne ce qu’on lui demande, ou, pour le moins, l’entende ! Une journaliste du vingt heures de TF1, qui l’avait interviewée dans sa villa de style pompéien où elle passait quelques jours de repos après tous les tracas qui avaient agité son quotidien, avait pris soin, à la prise d’antenne, de préciser qu’elle allait parler un peu fort parce qu’elle savait que quelques problèmes d’audition amoindrissait la compréhension de son hôte. Nous voilà avertis de ne pas modifier le son de notre téléviseur, la technique de ce dernier et les conditions de la retransmission n’étaient, en rien, responsables de cette entorse aux bonnes mœurs de la conversation. Je me faisais alors la remarque, un peu saugrenue, je l’avoue avec quelque gêne, que j’avais remarqué qu’avec ces interlocuteurs là il fallait, souvent, répéter plusieurs fois la même question pour obtenir une réponse et, au demeurant, je me demandais, naïvement, si avec ces gens là, il s’agissait de problèmes d’audition sans que cela soit, incontinent, pendant une procédure, ou bien des problèmes de compréhension sans que cela soit péjoratif car cela peut se produire ou, plus simplement une stratégie ou une attitude qui pourraient faire accroire que le but est de brouiller les pistes ou plutôt du mépris.
Cela dit « bonjour madame » ne se prêtant pas à ce genre d’explication on s’en tiendra aux faits : l’interrogatoire se fera sur un ton plus haut que d’habitude et vous voudrez bien en tenir compte pour qu’il n’y ait pas de confusion entre le contenu et l’expression, la juge fait son travail, elle ne s’acharne pas sur son témoin, même et surtout s’il venait à l’idée de l’avocat de l’icelle de penser et de dire le contraire.
Nous en étions restés, dans le récit, au moment où le sourcil gauche de la vieille dame venait de se soulever en un petit accent aigu ce qui eut pour effet de tirer, subrepticement, la commissure des lèvres vers le haut.
La juge regardait, un peu étonnée, la vieille dame, que nous identifierons dorénavant pour plus de facilité par L, fouiller dans son sac Bultani, en retirer une enveloppe de papier kraft et la jeter, nonchalamment comme il en va de tous ses gestes de la vie quotidienne. L’envoi glissa sur le bureau et s’arrêta devant les bras de la juge qu’elle avait dépliés. Dans un réflexe, elle bloqua l’envoi et ne pu s’empêcher de penser que L semblait avoir une belle habitude du jet d’enveloppe en papier Kraft. Ce ne devait pas être la première fois qu’elle s’adonnait à ce genre d’exercice que d’aucuns, surtout ceux qui ont accès au contenu, qualifieraient de risquer. La juge, qui n’était pas très à l’aise dans ce fauteuil recouvert de tapisserie tri centenaire mais pas le plus beau de ceux qui meublaient l’hôtel particulier de ce XVI° arrondissement où le calme devait être propice à une conversation loyale et sereine, ouvrit l’enveloppe d’un air dégagé mais la referma d’un geste vif lorsqu’elle eût pris connaissance de son contenu.
Elles se regardèrent. L avait un sourire figé et des yeux vides, la juge une moue de dégoût et des yeux furieux. Elle repoussa, avec une lenteur calculée, le rectangle bistre mais L ne fit aucun geste pour le reprendre et un air d’incompréhension remplaça sur son visage sa béatitude.
- Madame, entrons tout de suite dans le vif du sujet, dit la juge en fixant l’enveloppe abandonnée entre elles deux, que pouvez-vous me dire concernant ce retrait de 500 000 euros dont tout le monde, et votre secrétaire en particulier, parle.
- Quel temps croyez-vous, Madame, que je me rappelle le plus facilement ? Celui que je fais quotidiennement et qui ne me coûte, ou celui que je fais exceptionnellement et qui me touche ? Ce ne sont point les petits gestes de la vie quotidienne, ce sont les souvenirs de ma jeunesse, les plaisirs de ma vie de femme, nos vacances, nos dîners si mondains, nos amis si gentils et si présents…
- Cependant, un retrait d’argent si important doit laisser dans votre souvenir une trace sérieuse ! Comme l’achat d’une île ! Comme l’achat d’un, d’un, d’un…privilège !
L sourit, et saisissant son sac, en extirpa un rectangle de cuir ornée de son initiale, l’ouvrit avec la dextérité de celle qui a l’habitude et d’une écriture vive que l’on ne soupçonnerait pas d’une personne de son âge, emplit et signa un chèque comportant un nombre impressionnant de zéros. Elle le tendit à son garde du corps, un jeune homme élégant dont le visage empreint d’une bonhomie de bon aloi s’éclaira d’un sourire qui s’estompa en entendant L lui dire « Edouard, mon p’tit Ed, allez donc à la banque de Genève et rapportez cette somme en liquide ! Faites vite, M doit passer ce soir, je les lui donnerai pour l’achat de l’île. » Puis se tournant vers la juge totalement interloquée, elle lui demanda : « Dois-je signer d’autres chèques ? »
Les bruits de la rue parvenaient étouffés et lointains ; au salon voisin une musique en sourdine emplissait l’atmosphère d’ondes bénéfiques et l’air extatique qui illuminait le visage de son interlocutrice fit se demander à la juge sur quelle planète elle s’était posée.
Sur ces entrefaites L reprit son monologue : « Ne peut-on parler d’autre chose, il règne en ce moment, dans les têtes et les cœurs une extraordinaire fermentation et les gens se divisent, s’attaquent comme pendant les guerres de religions, chez moi, même, quoique je me sois expliquée sur mes rapports avec mes propres enfants, il y a des discussions d’une vivacité singulière, on fait beaucoup de cas de petits riens, je suis certaine que c’est bien pire chez les gens du peuple ! Moi qui pense que mon plus grand effort est de chercher la plus belle simplicité, la plus chère tranquillité ! »
-Madame, si nous revenions, un instant sur le sujet qui me préoccupe.
-Bien sûr, bien sûr, c’est préoccupant !
-Pouvez-vous nous éclairer sur ces enveloppes, leur emploi, leurs destinataires ?
-Ah, ces enveloppes ! Cela vous étonne n’est ce pas ?
-A qui les destinez-vous et pour quoi faire ?
-C’est une habitude que j’ai prise toute jeune. Déjà à l’époque de mes parents, vous voyez que cela ne date pas d’hier, mon père avait cette merveilleuse habitude de distribuer des enveloppes et moi j’ai continué la tradition car, enfant, j’étais émerveillée de voir à quel point ceux qui les recevaient témoignaient de leur gratitude à mon père. Il n’y a point de règle d’ordre que je n’aie cru devoir sacrifier au bonheur de nos débiteurs. Voila mes principes ; faire plaisir, apporter du bonheur même si la règle et le droit sont bafoués. Quoi de plus beau qu’une tendre complicité, un secret partagé, un plaisir inavoué ?
- Certes, certes mais nous avons un problème, madame, et c’est le suivant : je suis ici pour vous demander des comptes au nom de la loi et de la république.
-Ah la loi, la république, comme je vous comprends, vous parlez comme mon mari qui a été toute sa vie au service de la république ! Et ses yeux levés vers le ciel, la brave dame laissa aller son corps fatigué dans son tailleur Chanel et sa tête se posant sur le dossier capitonné de son fauteuil, elle s’assoupit.
-Je crois que vous avez assez fatigué Madame et que vous savez ce que vous vouliez savoir, laissons-là se reposer, dit le beau jeune homme attendri en ramassant l’enveloppe qui traînait.
Madame le juge se demanda si elle rêvait. Elle se remémorait ce passage de Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe où, parlant d’une petite hotteuse il la décrivait ainsi et c’est peut-être mieux que je la laisse à ses pensées : « elle avait les jambes et les pieds nus ; sa jupe était courte, son corset déchiré ; elle marchait courbée et les bras croisés…Ses yeux étaient noirs ; sa bouche s’entrouvrait pour respirer :on voyait que, sous ses épaules chargées, son jeune sein n’avait encore senti que le poids de la dépouille des vergers. Elle donnait envie de lui dire des roses : « ρόζα μ’είρηχας *»… Vieillira t-elle au pressoir, mère de famille obscure et heureuse ? Deviendra t-elle la proie de quelque don Juan ? La villageoise enlevée aime son ravisseur autant d’étonnement que d’amour ; il la transporte dans un palais de marbre sur le détroit de Messine, sous un palmier au bord d’une source, en face de la mer qui déploie des flots d’azur, et de l’Etna qui jette des flammes. J’en étais là de mon histoire, lorsque ma compagne, tournant à gauche sur une grande place, s’est dirigée vers quelques habitations isolées. Au moment de disparaître, elle s’est arrêtée ; elle a jeté un dernier regard sur l’étranger ; puis inclinant la tête pour passer avec sa hotte sous une porte abaissée, elle est entrée dans une chaumière, comme un petit chat sauvage se glisse dans une grange parmi les gerbes. »
Comme on se sent mieux près de la petite hotteuse !
*Aristophane.