Les Trois Grâces de Cranach au Louvre, grâce à vous!
Elles sont là, toutes les trois, à peine sorties de l’adolescence ; les visages, doux et juvéniles mais dont les traits eux-mêmes sont peu visibles, tant à cause de la position que prennent les têtes encadrées par les blondes chevelures que de l’éloignement de l’observateur ou de la taille des modèles ; le seul détail indiscutable est leur nudité généreusement offerte, dans une alanguissante pose d’insouciance et d’innocence. Une lumière vive et crue n’illumine que les corps aux courbes harmonieuses et à la chair couleur ivoire jauni devant un décor sombre.
L’une se présente de face, elle est la seule des trois qui porte un chapeau et l’on distingue nettement les bouts des seins et la fine toison du sexe ; une de ses jambes, la droite croise l’autre et la main droite est négligemment posée sur la hanche ; l’autre, celle qui entoure, de son bras, les épaules de sa compagne, est de trois quarts et elle tient, de son bras tendu, son pied très haut contre sa fesse ; la troisième est de dos dans une attitude indifférente comme si elle ne souhaitait pas faire partie du groupe.
Ces trois jeunes filles sont à vendre !
Quelle destinée ! Le petit format du tableau, puisqu’il s’agit d’une peinture de la Renaissance, fait dire aux spécialistes que cette toile doit être une commande d’un amateur « éclairé » et fortuné qui gardait précieusement l’œuvre pour lui seul ou, au plus pour le regarder avec des intimes. Le sujet libre et provoquant me fait dire que l’amateur éclairé pourrait bien se recruter dans la curie romaine ; en effet c’est mon interprétation très personnelle de la présence, sur la tête de la jeune fille du milieu, d’un ravissant petit chapeau de velours pourpre, tout à fait incongru, et qui pourrait bien être le chef d’un éminent cardinal qui fréquentait les petites filles et qui souhaitait garder, chez lui, le témoignage de leur innocente nudité.
Que l’on se rassure, le Directeur du Département des peintures du musée, Mr Pomarède, beaucoup plus compétent que moi ne dit pas la même chose, il se contente de s’interroger sur la présence de ce chapeau sans en tirer des conclusions hâtives cependant c’est une de ses phrases qui m’a mis, si j’ose dire, la puce à l’oreille, lorsqu’il précise que le peintre aurait rapproché le thème mythologique des trois Grâces qui représentaient la beauté du thème choisi par le commanditaire, c'est-à-dire les trois vertus théologales de l’église qui sont la charité, l’amitié et la fidélité ! A vous de voir qui, dans ces trois nymphes représente le mieux ces trois vertus !
Les Trois Grâces de Lucas Cranach dit l’Ancien sont à vendre et vous pouvez contribuer à l’achat, par le musée du Louvre à un collectionneur privé, de ce petit tableau .
Et c’est là que l’histoire devient cocasse. Les Trois Grâces courent les rues : celles de Botticelli, moins jeunes il est vrai, celles de Rubens au Prado, plus pulpeuses et plus mûres et dont le voile léger suggéré n’arrive pas à cacher la cellulite, celles de Raphaël à Chantilly brandissant leurs pommes belles et dorées ( les Grâces, pas les pommes), celles de Régnault femmes-femmes aguichantes et en qui on a du mal à voir une représentation de la charité, celles de Van Loo à Los Angelès, tristes à faire pleurer, et d’autres encore mais, ce qui fait la « richesse » de celles de Cranach c’est que pour les avoir dans son musée il faut débourser Quatre millions d’euros, fichtre !
Le musée du Louvre et ses mécènes en ont trouvé Trois ; pourquoi trois me direz-vous et pas quatre ? Je ne sais mais, baste, le quatrième n’est pas loin et c’est là que vous intervenez, le quatrième c’est vous comme le mort au bridge ; suivez-moi bien :
A 65 jours de la date butoir, Mr Monin, le directeur du mécénat du Louvre fait confiance au patriotisme patrimonial de ses concitoyens, c’est pas beau çà ! « C’est un tableau très séduisant, élégant, pas austère, qui peut intéresser un large public » dit-il, dithyrambique ! Et si après tout ça vous ne vous précipitez pas chez votre banquier habituel pour aller retirer l’argent que vous enverrez au Louvre c’est que vous êtes RMiste, retraité, pauvre ou indifférent au patrimoine, à l’heure où la bouffe vient d’être reconnue patrimoine mondial de l’humanité, il faudrait être fauché pour ne pas être ému par cet appel au beau geste gratuit, encore que…
Si vous donnez 198 euros, par exemple, par le jeu des dons déductibles des impôts (66% jusqu’à 20% de votre impôt) cela ne vous coûtera que 67 euros, mais vous aurez l’immense privilège d’avoir votre nom inscrit dans la salle où sera exposé le tableau ! Ah, non, pas toujours ! Qu’un mois, faut pas abuser !
Si vous souhaitez donner 499 euros cela vous en coûtera 169 toujours grâce aux dons mais, attention, là vous aurez droit à une visite privée avec le conservateur ! Fichtre !
Si vous pouvez donner 600 euros cela vous en coûtera 204 euros, alors là, là, vous aurez l’immense privilège de découvrir le tableau, dès le mois de janvier, dans le cadre de visites privées ! Putain ; je vois vos yeux briller, je sens que vous allez choisir cette solution ! NON !
Comment NON !...
Vous ne payez pas d’impôts ? Ah, d’accord vous êtes un adepte de la loi Scellier ? Non ! Ah oui, je sais, les paradis fiscaux ? Non ? Vous avez déjà du mal à vivre avec ce que vous avez et vous n’êtes jamais allés au Louvre ou à Madrid ! Merde, je comprends, le patrimoine vous ne le fréquentez qu’à l’association de votre village ? Pas grave, allez au Foyer, mettez-vous sur un ordinateur, allez sur Internet, faites Lucas Cranach « Les Trois Grâces » et vous les verrez au moins ; une astuce : avec la loupe vous pouvez agrandir le tableau, vous le verrez encore mieux que tout ces friqués qui vont se bousculer devant un rectangle de 40cm sur 28 !
Et puis, mais chut, de vous à moi, si vous voulez voir les trois jeunes filles nues, trente ans après et habillées, faites Lucas Cranach « Les demoiselles de Saxe » !
Ah, une dernière chose qui a son importance mais le risque est petit, vu votre budget, ne lisez pas Télérama de cette semaine ; à la rubrique « Beau geste ; j’aime beaucoup ce que vous allez faire, Grâces soient rendues au Louvre » (c’est beau comme du Houellebec) vous seriez marris d’apprendre que « l’oeuvre sera exposée au printemps au Louvre à condition, bien sûr, que les Français se montrent aussi délicats que ces Grâces ». Question délicatesse, on ne leur donnera pas le premier prix !
Amicalement vôtre !
CL