Parrain Oswald.
Certaines vies, aussi pleines que de nombreuses autres mais plus discrètes et plus secrètes par la simple différence d'exposition, passent et ne laissent que peu de souvenirs. Celle d'Oswald en est une. Une de ces vies de beaucoup de misères et peu de bonheur. Si nous devions faire le compte de ces vies sacrifiées et l'opposer à celui des vies qui s'exposent, force serait de constater que l'immortalité convient mieux au petit nombre qui brille qu'à la multitude restée dans l'ombre.
Quand je connus Oswald, j'avais sept ans ou presque. En tout cas et comme ce n'est pas d'une question d'âge légal mais d'âge de raison dont il s'agit ici, je choisis de faire commencer notre histoire et mon témoignage, pour mes sept ans.
Très tôt, j'avais eu le sentiment pénible de n'avoir pas de grand-père. Ce manque explique le fait que je souhaitais qu'Oswald le devint car, si l'un des mes grands-pères était mort, avant ma naissance, l'autre me rejetait à cause d'elle. Il me tenait pour responsable de la mort de sa fille et, peut-être même, de celle de sa femme, qui s'en suivit.
Oswald m'emmenait souvent avec lui et m'attachait à ses basques par sa générosité, sa douceur, ses colères feintes, par son amour quoi ! Je le suivais avec ce sentiment bizarre que je ne lui devais rien car il n'était pas mon grand-père, ni le respect dû aux parents, ni l'obéissance due aux adultes car il était le mari de ma grand-mère qui me donnait toujours raison contre lui, ce qui fait que mon attachement pour ce bonhomme se trouvait exempt, à la fois de tout devoir et de tout droit ; j'en retirai une liberté d'esprit et une totale absence de préjugé qui m'aidaient à avoir ces rapports privilégiés que je n'eus avec aucun autre adulte.
Lorsque gambadant devant lui qui me suivait de sa démarche pénible, je lui demandais d'avancer plus vite, j'exerçais ma domination jusqu'au moment où, s'arrêtant pour souffler, il me regardait de ses yeux bleus, sa moustache de gaulois frémissante sur le pli amer de sa bouche, et il me disait « Tu sais bien mon petit, que je ne peux pas aller plus vite à cause de ces morceaux de fer que j'ai dans les jambes. »
Ces dans ces moments-là que je détestais les Allemands alors qu'il eût fallut honnir la guerre. Je me sentais alors vil et méchant et je revenais nicher ma main dans la sienne si calleuse pour me faire pardonner. Ces mains, les mêmes qu'il ne manquait jamais de plonger dans l'eau quand on croisait une fontaine ou quand nous allions à la source des Gleyes.
Un jour, que nous reprenions des forces, surtout lui, assis sur les pierres de taille du lavoir, il plongea ses mains dans le rinçoir et essaya de retenir l'eau le plus longtemps possible ; pour lui cela faisait partie du ravissant spectacle et du mystère de la nature et nous nous trouvions, chaque fois, un peu plus émus que la fois précédente. Ce jour-là, il me fixa de ses yeux bleus et j'eus l'impression que la couleur bleue de son iris s'estompait jusqu'à disparaître, et il me demanda « Toi qui va aux écoles... » Car pour lui qui n'en avait pas fréquentée une longtemps, les autres ne pouvaient, dans son esprit, qu'en fréquenter de nombreuses. « Toi qui va aux écoles, tu peux me dire pourquoi l'eau coule ? »
Quel était ce bonhomme, blanchi sous le harnais, martyrisé par les obus des canons teutons, qui demandait à un petit vermisseau de lui expliquer les mystères de la nature ? Qui était cet homme qui avait connu la guerre des tranchées au Chemin des Dames, qui avait subi les bombardements incessants, vu ses camarades déchiquetés autour de lui, ses jambes, à jamais brisée par les éclats de ces obus qui n'avaient pas voulu de sa vie mais qui l'avaient bouleversée à jamais ? Qui était cet homme qui était revenu de cette horrible, de cette stupide guerre des tranchées, drogué et condamné à oublier dans l'alcool, les heures terribles qu'il avait vécues comme une parenthèse cruelle dans sa vie d'homme de la terre ? Qui était-il, suspendu aux lèvres de ce petit garçon qui était son rayon de soleil et dont l'existence était, peut-être, la seule belle chose qui lui fasse supporter son existence ? C'était un enfant perdu qui guettait dans mes attitudes, mes attentions pour lui, ce qui restait d'humanité dans ce monde où il n'avait plus sa place.
Comme à chaque fois qu'il me posait ces questions auxquelles je ne pouvais pas, je ne savais pas répondre, je lui faisais la même réponse « C'est la vie ! »
Rien n' avait plus que ces mots, le pouvoir de le mettre en colère. « La vie ! Disait-il, la vie ! Si tu savais, mon petit ce que c'est la vie ! »
Justement parrain -je l'ai toujours appelé parrain et encore maintenant lorsque je parle de lui- raconte-moi ta vie de soldat. L'enfant que j'étais, était avide d'histoires mystérieuses réservées aux adultes car, Parrain ne m'a JAMAIS raconté ses faits de guerre. Son regard bleu se voilait, sa moustache de gaulois frémissait, les commissures de ses lèvres s'affaissaient et il se raclait la gorge et crachait, au loin, un long jet de salive bruni par la chique de tabac qui gonflait toujours sa joue ; et lorsqu'il posait, sur moi son regard, c'était le seul moment où je n'y voyais pas d'amour mais une désespérance, une prière de passer à autre chose.
A suivre.